Autor: Niedergang, Marcel. 
 La Catalogne autonome. 
 Le rêve et la raison     
 
 Le Monde.    07/11/1981.  Página: 27. Páginas: 1. Párrafos: 15. 

Le revé et la raison

C´EST bien la même ville, grise comme Manchester dans ses mauvais jours de suie, lumineuse comme

Gênes quand ¡a brume se déchire à Montjuich. Barcelone pressée, agitée, turbulente, besogneuse,

permissive, à l´étroit, plus que jamais, entre Tibidabo et Méditerranée. La même place de Catalogne : des

pigeons s´envolent lourdement vers l´ancien Hôtel Colon d´où les fascistes tiraient sur les miliciens. C´était

hier.

Une cité à facettes, multiple, allongée sur des siècles de souvenirs, accrochée à ses racines de pierre dont

l´église-forteresse de Sainte-Marie-de-la-Mer est la plus belle. Un port qui tournait le dos à la mer et qui

se décide à abattre les entrepôts qui lui cachaient sa rade. Roman, gothique, baroque, Renaissance,

futurisme : Barcelone exhibe et caresse les cicatrices de toutes ses émeutes et de tous ses massacres. La

prolifération monstrueuse des cités-satellites et des banlieues-dortoirs ne change rien à cette évidence. Pas

davantage que l´émas-culation du vieux Barrio Chino. De la Citadelle au Parallèle, l´histoire catalane se lit

à ciel ouvert

C´est bien le même pays puissant, aride et gai, de vigne et d´olivier, de châteaux en ruine et de collines de

pins, de criques préservées, de bourgades silencieuses où éclate la sardane, aiguë, mélancolique et

guerrière. Avec le poids de l´histoire, pesante et têtue, c´est un autre symbole de cette « particularité »

catalane, si évidente pour les Catalans qu´ils s´étonnent si les autres ne les découvrent pas aussitôt

«différents». Les autres, de Madrid ou d´ailleurs.

De la « Mancomunitat » à la Généralité

Une langue qui a traversé les siècles et que le peuple a maintenue vivante malgré les agressions renou-

velées et les interdits, des rois d´Espagne ou du Caudillo jacobin. Un âge d´or qui a vu les comtes de

Barcelone conquérir et s´installer tout autour du Bassin méditerranéen. Un peuple de marchands et

d´artisans, ouverts au dialogue et au négoce, pratiques et de bon sens, sachant retirer le meilleur avantage

de ses voisins musulmans ou francs. L´un des axes de la reconquête est catalan. La vocation à la

«nationalité» catalane est bien ancienne et s´est perpétuée.

La longue et difficile lutte contre le franquisme, qui a, dans un premier temps, nié la « réalité » catalane

comme d´autres suppriment la lutte des classes par décret, est assez connue. L´abbaye de Montserrat, nid

d´aigle dans la sierra blanche et sciée, refuge de montagne du catalanisme pourchassé, en a été l´un des

symboles les plus purs. Moins connus sont les avatars, les combats, les trahisons, les ambiguïtés et les

triomphes du « fait catalan » depuis le début de ce siècle.

Ils éclairent pourtant la puissance de la revendication nationaliste d´aujourd´hui. La perte de l´autonomie

catalane remonte à la guerre de Succession et à l´accession des Bourbons au trône d´Espagne, Au début du

vingtième siècle, la bourgeoisie catalane ne songe pas seulement à reconquérir cette autonomie. Elle rêve

de conquérir le pouvoir d´Etat là où il se trouve, à Madrid. Bastion industriel avancé de l´Espagne

moderne aux portes du Marché commun, la Catalogne est aujourd´hui dépendante des banques basques,

des espagnoles et des multinationales. Ses dirigeants, en 1981 comme il y a sept décennies, se plaignent

d´être politiquement marginalisés par le pouvoir central et ne renoncent pas à être politiquement, présents

et puissants, à Madrid.

Le temps du compromis

La bourgeoisie catalane se retrouve devant des choix qu´elle connaît bien : affronter le centralisme

castillan sans exacerber les conflits sociaux à l´intérieur. La moitié des Catalans viennent d´ailleurs. Cette

immigration massive des hommes du Sud, Murciens et Andalous, vers la riche Catalogne pose des

questions dont les réponses varient selon l´attitude et le comportement du gouvernement centra! de

Madrid. Depuis le retour de la Généralité, communistes et socialistes catalans sont de leur côté agités de

remous qui reflètent les interrogations de leurs bases.

Fédéralistes, autonomistes, indépendantistes : la revendication catalane a souvent hésité. La Lliga,

nationaliste et conservatrice, a pactisé avec Madrid, cédant à cette tentation qui n´a pas épargné les

libéraux, de faire appel, en dernier ressort et pour éteindre l´incendie, aux forces du pouvoir central. La

«Mancomunitat » de Catalogne, autonomie administrative associant les quatre provinces, a vécu de 1914

à 1925. Mais elle a déjà valeur politique. Les leaders de .la « Mancomunitat » ont rêvé de bâtir une région

moderne, au niveau de développement des Etats voisins, non pas «séparée» de l´Espagne mais libérée de

la corruption et de la tutelle de Madrid.

En avril 1931, après la ,chute de la monarchie et la fuite d´Alphonse XIII, c´est la République catalane qui

est proclamée au balcon de la Généralité par Companys. République éphémère, qui dure trois jours, mais

qui naît avant la République espagnole. Pendant trois jours, la Catalogne et l´Espagne ont été dirigées par

des pouvoirs de fáoto, distincts et indépendants. Macia en est le président. Sa tombe à Montjuich est

toujours fleurie. Comme l´est celle de Companys, livré à Franco par la Gestapo française, fusillé à

Barcelone. Les Catalans transigent : la République catalane sera la Généralité de Catalogne. C´est

l´amorce du statut de 1932.

11 septembre 1977 : un million et demi de manifestants sont dans :les rues de Barcelone, qui réclament le

retour du statut de 1932. La Généralité est rétablie par un décret royal de Juan Carlos dix-huit jours plus

tard. Mais de 1932 à 1977, quelle parenthèse, que de noms, que de sang ! émeutes ouvrières, grèves,

répression, arrestations, expériences anarcho-syndlca-listes, révolution et contre-révolution au cœur de la

guerre civile : la ´revendication catalane se nourrit aussi de cette violence.

C´est la même ville, et c´est bien le même pays mais ce n´est plus ´la même foule, ni la même ferveur.

Voici, de nouveau, venu le temps de la raison et peut-être du compromis. Montserrat n´est plus ce lieu de

pèlerinage « national » et ce refuge de choix contre l´oppression franquiste. Les visiteurs fervents ne se

.pressent plus qu´aux messes solennelles de 6 heures du soir, attentifs aux chœurs d´enfants en blanc qui

montent vers la Vierge noire. Mais tes moines sont restés « politiques », à l´écoute des rumeurs •de la

vallée. Avec sérénité, ils expliquent que le désenchantement est « logique et naturel » après cette trop

forte explosion de liberté et d´enthousiasme. Il ne signifie pas recul de la culture et du sentiment catalans.

Voici le temps de la prudence, du réalisme et du dosage. M. Josep Tarradellas, premier président de la

Généralité retrouvée, médite sur son règne trop bref, rencontre volontiers les dirigeants de Madrid et les

chefs de l´armée espagnole, ne veut pas écrire ses Mémoires et observe d´un œil ironique les luttes

politiques intestines de la petite Catalogne. Le 23 février, alors que le destin de l´Espagne bascule et que

les putschistes occupent les Cortès, Jordi Pujol, successeur de M. Josep Tarradellas, téléphone au roi Juan

Carlos à la Zarzuela : « Nous sommes avec l´Espagne.. » Et !l redit avec force son désir de dialogue

malgré les réticences d´un gouvernement de Madrid, déchiré, affaibli; contraint de composer avec une

armée qui ne s´est pas ralliée au putsch mais qui, dans ses profondeurs, continue de penser que les

putschistes n´avaient pas tout à fait tort.

Le moment est délicat. Les Catalans examinent avec leur réalisme coutumier les chances et les risques

pour la Catalogne de l´entrée de l´Espagne dans le Marché commun. Et la négociation avec Madrid sur les

transferts de compétences apparaît de plus en plus difficile. Une autre parenthèse sans doute. Un repli que

les Catalans espèrent provisoire dans cette longue ligne brisée de leur histoire.

MARCEL NIEDERGANG.

 

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