Autor: Niedergang, Marcel. 
 La Catalogne autonome. 
 Défendre la démocratie mais aussi l ´autonomie  :   
 Nous déclare M. Jordi Pujol, président de la Généralité. 
 Le Monde.    07/11/1981.  Página: 27, 30-31. Páginas: 3. Párrafos: 28. 

« Défendre la démocratie mais aussi l´autonomie »

nous déclareM. Jordi Pujol, président de la Généralité

M JORDI PUJOL, cent quinzième president de la Généralitde Catalogne, est un politicé discret et réservé

dont le ste tranche radicalement avec cei de son prédécesseur, le trèshonorable Josep Tarradellas, à plure

et au verbe gaulliens. Mal l´aise dans les meetings politiqes et goûtant peu les bainse foule, le fondateur et

le lea du Parti de la Convergence amocratique a pourtant mené me carrière d´homme public qui´a conduit

à la plus haute char- de la Catalogne autonome.

C´est justice, ar l´homme, nationaliste catean convaincu et militant deptf sa jeunesse, s´est engagé

talement. En mai 1960, âgé détente ans, il a inspiré et dirigune manifestation antifranqute à Barcelone.

Condamné à set ans de prison par un conseil guerre, il sort des cachots dearagosse en 1963 et passe enc

une année de liberté surveiie à Gérone. Issu d´une familière la moyenne bourgeoisie, jant rêvé un moment

à la rrdecine, il se lance après sa bération dans les affaires et p,´ticipe à la création de la Banqurcatalane,

C´est pour lui une bas de départ pour de multiples otivités culturelles, journalistiçes et politiques.

Car ce Tand banquier très cultivé, pilant plusieurs langues, a maifestement une seule passion a cœur la

Catalogne. Il a partipé activement à toutes les inances politiques créées dans rivalité, sinon dans une

clandestine totale, pendant le long etiifficile combat contre une diçiture franquiste assimilée aicentxalisme

castillan. Il a écrit plusieurs ouvrages, en particuîr Fer poble, Fer Catalunya aire le peuple, faire la

Catalogne), et Construir Catalunya Construire la Catalogne), dont 1 thèmes exclusifs sont la reconçête

d´une dignité perdue et lesnoyens d´assurer le déve-loppeient économique et social.

Il jeté élu député de Barcelone ux Cortès de Madrid lors des Jetions de juin 1977. Mais son arti, créé en

1974, a obtenu moij> de voix que les socialistes et iie les communistes. Il a repris avec ténacité et

discrétion sa tâche de porte-parole d´une bourgeoisie nationaliste intransigeante jusqu´au 20 mars 1980. La

coalition qu´il dirige remporte alors les élections au Parlement catalan et il est élu président de la

Généralité le 24 avril 1980.

Investi officiellement le 8 mai de la même année, il travaille dans le somptueux palais gothique de la

Généralité mais n´y réside pas. Le très honorable Jordi Pujol n´a rien changé à ses habitudes. Les ans ont

un peu alourdi le masque de l´opposant aux yeux de fièvre, qui sortait de prison avec la rage de

«recommencer », mais la cordialité et la mesure sont égales.

Tout comme le passion de défendre une certaine idée de la Catalogne, paradoxalement plus romantique

que celle de Josep Tarradellas qui répète volontiers : « Je suis un Catalan parmi les autres... », mais aussi

plus soucieuse de tenir compte avec réalisme du véritable rapport de forces entre le pouvoir central et une

Catalogne dont l´autonomie est certes reconnue et proclamée, mais qui doit en même temps se battre pour

l´application de cette autonomie.

M. Pujol estime que « beaucoup de choses concrètes ont été réalisées » au cours des deux années

écoulées, mais il est clair que l´inquiétude l´emporte sur a satisfaction, bien que le président de la

Généralité se precíame en toute hypothèse « optimiste ». Inquiétude accrue depuis la tentative de coup

d´Etat manquee du 23 février 1981. « En fair, dit M. Pujol, une certaine tendance du gouvernement de

Madrid de revenir, d´une manière ou d´une autre, sur le processus des autonomies était. déjà sensible avant

le putsch manqué de février. Mais il est évident Que le 23 février a encore encouragé tous ceux qui

songeaient à ce qu´on appelle une involution, et non pas un développement normal, du processus. »

Le débat, largement engagé aux Cortès de Madrid, sur le projet de loi gouvernemental dit «

d´harmonisation » du processus des autonomies contient, aux yeux des Catalans, et d´abord de M. Pujol,

bien des « périls ».

Les erreurs de Madrid

« L´essentiel, dit-il, est de se rappeler qu´au moment d´élaborer le premier projet sur les autonomies, le

gouvernement Suarez n´a pas voulu admettre qu´il y avait plusieurs problèmes liés à l´autonomie en

Espagne. D´une part, la Catalogne, le Pays basque et la Galice. D´autre part, les autres régions espagnoles.

Il est bien fait état dans la Constitution de ces différences, dans les articles 143 et 151, mais elles sont

minimes. Ensuite, et pour des raisons politiques, le gouvernement de Madrid a favorisé une prolifération

des autonomies...

— Estimez-vous qu´il s´est agi d´une stratégie délibérée ?

— Sans doute, car le problème est devenu essentiellement politique. Les partis ont commis des erreurs

et n´ont pas adopté toujours le même comportement. Pour plaire aux militaires et aux centralistes, le

parti gouvernemental, qui avait largement contribué à cette prolifération a pourtant préconisé un

coup de frein en Andalousie. Il a été imité par les socialistes, qui on envoyé un de leurs principaux leaders

à Sévïlle pour tenter dí calmer les Andalous. Mais leí élections en Andalousie ont étt une victoire pour les

partisam de l´autonomie. Peu importe qut cette marée s´explique par de¡ causes profondes ou apparentes

Le fait est qu´elle n´a pu êtn enrayée par les efforts dt l´U.C.D. et du parti socialiste Le rejet du premier

projei d´autonomie de l´Andaloùsie était dû à une procédure particulière. Les notables locaux pensaient :

mieux vaut être député à Séville qu´à Madrid.

» Finalement, tout se passe comme si le gouvernement lu même était débordé par le processus des

autonomies. »

La Catalogne

Un entretien avec M. Jordi

« Ce processus doit être canalisé et réglementé. Je ne suis pas fédéraliste. Ou alors il faudrait imaginer

que le gouvernement établisse une fédération avec quatre régions. Mais si chaque région d´Espagne

obtient un statut d´autonomie, le même pour tous, et limité au maximum dans ses applications, alors je dis

que ce type de statut n´intéresse pas la Catalogne, Je dis clairement qu´il n´est pas possible d´accorder à

toutes les régions d´Espagne le modèle de statut d´autonomie que la Catalogne réclame et qu´elle est

capable d´assumer totalement. On le sait bien à. Madrid. »

M. Pujol ne conteste pas une observation récente de M. Felipe Gonzalez, leader du parti socialiste ou´rier,

selon lequel le développement du processus des autonomies ne va pas sans la pratique de la « solidarité ».

Il l´approuve même, mais il redoute que la politique actuelle, poussée à ses limites, ne débouche sur une

"Espagne non viable». C´est bien aussi la crainte des militaires et des avocats d´un centralisme castillan

hostiles, et de plus en plus violemment, à toute éventuelle désarticulation de l´unité nationale espagnole.

Selon M. Pujol « l´autonomie pour tous » ne peut être qu´une « décentralisation modérée ». Ce qui n´est

pas satisfaisant pour les Catalans. Outre ce qu´il faut bien appeler la « mauvaise volonté de Madrid », qui

se manifeste par le ralentissement des transferts de compétences prévus par le statut d´autonomie, le

président de la Généralité estime que la Cataiogne « affronte uns véritable campagne de presse orchestrée

à Madrid ».

Par qui ? M. Pujol semble l´ignorer, mais il affirme en constater quotidiennement les effets. A preuve, ces

extraits de presse qu´il étale sur son bureau. L´affaire dû manifeste des trois mille l´irrite. C´est une

pétition- signée par trois mille personnes en Catalogne contre les « excès du catalanisme ». Et l´attentat

commis contre un intellectuel castillan, signataire du manifeste, par une mystérieuse organisation se

réclamant de l´écologie et du séparatisme l´intrigue et le préoccupe.

« Jusqu´à présent, dit-il, nous avons pu préserver l´essentiel. Nous sommes parvenus à des accords sur des

thèmes aussi délicats que l´usage du drapeau sur les bâtiments officiels. Mais le pacte conclu en juillet à

Madrid entre les socialistes et les centristes de l´U.C.D. sur la nécessité d´« harmoniser » les autonomies

est franchement préoccupant. Nos accords sur la santé publique, déjà pratiquement acquis, paraissent

maintenant compromis. Et malgré les assurances renouvelées du chef du gouvernement de Madrid, nous

sommes inquiets... Nous sommes même plus inquiets que nous ne pouvons le montrer.»

Cela étant, M. Pujol préconise la poursuite du dialogue à tout prix. «Avec le dialogue, il reste des

chances. .Sans dialogue, si nous, fermons la porte, nous n´aurons plus rien... »

Dialoguer et durer

Le président de la Généralité est soucieux de promouvoir « l´image culturelle » de la Catalogne. En avril

dernier, il est venu à Paris pour l´exposition de la Catalogne aujourd´hui sous l´égide de l´Unesco. Il

prépare actuellement une nouvelle exposition : la Catalogne dans l´Espagne moderne, qui présentera

l´évolution du pays depuis la fin du dix-septième siècle à aujourd´hui. Il estime que le « fait catalan» est

très mal connu, à Madrid comme à l´étranger. « Certains, dit-il, croient sérieu-sement que nous parlons

catalan pour créer des problèmes!»

Est-il possible de comparer le statut- de 1932 avec celui de 1978 ? « Les pouvoirs de la Généralité

actuelle sont davantage reconnus dans les domaines de l´enseignement, de la santé publique, de l´usage de

la langue, un peu plus aussi dans le domaine fiscal. En revanche, le statut de 1932 admettait une

autonomie policière. Il n´y avait pas de gouverneur civil, représentant du pouvoir central, et les «

diputaciones» (provinces) n´existaient pas. Mais la stituation générale était bien différente en Catalogne,

et en Espagne. »

L´une des façons, pour Madrid, de « freiner » le transfert des compétences consiste à faire appel, comme

la loi le prévoit, au tribunal constitutionnel et à tenter de « mettre en parallèle » Barcelone aux autres

provinces. Dans cet exercice, M. Martin Villa, nouveau ministre chargé de l´administration territoriale,

déploie toute son habileté, qui est grande.

M. Pujol estime encore que la langue catalane, support essentiel du « fait catalan », est menacée.

«Pourtant, les réactions de la population sont positives, bien que la moitié des habitants de Barcelone

parlent castillan. En effet, plus des trois quarts des habitants manifestent un sentiment national catalan...»

Il ajoute que la « vitalité cultu* relie catalane est évidente » dans le théâtre populaire, dans les troupes

comme celle d´Els Comediante, dynamiques, volontaristes, dans le cinéma (cinq cinémas de Barcelone

sur cinquante passent maintenant des films catalans), dans l´animation culturelle spontanée, dans

l´installation de petits musées et de bibliothèques de villages. M. Pujol admet cependant que « la crise est

évidente au niveau culturel le plus haut » comme dans le reste de l´Espagne. Une crise « qui était masquée

par la dictature» et qui apparaît en pleine lumière. La presse, en langue catalane, est faible, et surtout

médiocre.

Le durcissement des relations entre Madrid et Barcelone suscite des crises au parti communiste catalan,

chez les socialistes où le leadership de M. Reventos est discuté, chez les centristes de Catalogne, liés à

l´U.C.D. gouvernemental de Madrid, où toutes les initiatives de M. Anton Canyel-las (par exemple son

offensive contre M. Barrera, président du Parlement catalan et leader de la Esquerra Republicana ne sont

pas appréciées par tous ses amis. Ce durcissement, en revanche, favorise les formations les plus

«nationalistes », comme le parti de M. Pujol et la Esquerra Republicana.

Cette « évolution » était déjà sensible aux élections de 1980 pour le Parlement catalan. Elle se confirme,

selon les sondages, en dépit d´un certain « désenchantement » de la population constaté par tous et admis

par M. Pujol lui-même. Aussi prête-t-on au président de la Généralité l´intention d´avancer les élections au

Parlement catalan (il en a la possibilité) afin de disposer d´une majorité plus solide et plus cohérente à

Barcelone dans la perspective des très difficiles négociations avec Madrid.

Il ne se prononce pas sur ce point. Il répète avec force : « Mon but essentiel c´est de consolider

l´autonomie, consolider nos relations avec l´Espagne. J´ai foi en l´avenir et je ne veux pas mettre en danger

la démocratie. Notre objectif, c´est de durer... »

MARCEL NIEDERGANG.

 

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