La Catalogne  :   
 Un vieux pays européen avec un gouvernement autonome. 
 Le Monde.    07/11/1981.  Página: 28. Páginas: 1. Párrafos: 42. 

LA CATALOGNE

Un vieux pays européen avec un gouvernement autonome.

LE rétablissement de la démocratie en Espagne après une longue et dure dictature a fait que la Catalogne,

ia zone nord-orientale de la péninsule Ibérique, a de nouveau un gouvernement autonome. Cette

posibilité, qui découle de la Constitution adoptée par les Espagnols après ce retour de la démocratie, est

une des nouveautés les plus étonnantes offerte par le nouveau régime espagnol ; elle a été

particulièrement bien perçue par les Catalans toujours désireux de se gouverner eux-mêmes. Ils le font

maintenant en suivant fidèlement la Constitution, et avec leur style particulier qui est celui du statut

d´autonomie approuvé à la suite de la Constitution. L´actuel gouvernement autonome catalan succède à la

période provisoire dirigée par l´ancien président Josep Tarradellas, qui a incarné le nouveau

rétablissement de la Généralité, appellation adoptée par la Catalogne pour désigner ses institutions

autonomes.

La Généralité succède ainsi à celle des années 30, fruit du régime républicain, et à l´exil très long pendant

lequel M. Tarradellas, depuis sa retraite en Touraine, n a pas hésité à assumer la représentation suprême

de la Catalogne. L´étape actuelle a commencé en 1980 avec les élections qui ont porté à la présidence de

la Généralité M. Jordi Pujol. Ce dernier, au cours de ces élections, a dirigé une coalition fondée

précisément sur des motivations nationalistes et fidèles à une tradition catalane de revendications qui, se

forgeant au XIXe siècle, a commencé à se manifester avec un certain poids politique au début du XXe

siècle. L´action du gouvernement autonome s´est orientée et s´oriente dans une double direction :

1) La Constitution espagnole et le statut catalan précisent que. parmi les attributions que le gouvernement

de Madrid exerçait jusqu´à la promulgation de ce statut, une partie considérable d´entre elles doivent

passer au gouvernement autonome.

C´est pourquoi la tâche essentielle de ce dernier a été et reste la négociation avec le pouvoir centrai pour le

transfert concret des attributions et services prévus par les textes légaux mais qui nécessitent des accords

ponctuels.

L´importance de ce travail de base — maintenant il l´est à un degré moindre, car il ne reste plus que le

transfert de quelques attributions mineures — découle du fait que l´ensemble des attributions et des

services transférés constituent précisément l´essence du pouvoir que doit exercer le gouvernement

autonome catalan.

2) La Catalogne, dans ses aspirations autonomistes séculaires, souhaite un gouvernement catalan d´un

style particulier; c´est pourquoi l´autre grande tâche a été de créer une administration autonome qui. tout

en incluant des personnels de l´administration centrale, a des caractéristiques très marquées, du point de

vue tant de l´efficacité que de la manière d´être, ce qui explique que le rapprochement du pouvoir vers le

citoyen, base de l´autonomie, se fasse de façon agréable et positive pour ce dernier. Dans cette voie, le

gouvernement a été obligé de créer une nouvelle administration et de l´organiser en fonction des objectifs

qui découlent de l´autonomie. Cela a été un moment crucial, car il est facile de comprendre que

l´autonomie se trouve à la base de la construction du nouvel échafaudage autonome. Le gouvernement

présidé par M. Pujol est minoritaire au Parlement catalan. Mais il s´appuie sur la plus importante des

minorités et il collabore avec les partis politiques catalans dans la construction de l´autonomie ; il a été en

conséquence soutenu sur toutes les questions importantes par des majorités parlementaires variées mais

toujours suffisantes.

Une aspiration séculaire

L´actuelle Généralité catalane n´est pas une création abstraite, fruit d´une organisation administrative

moderne, mais la concrétisation actuelle d´une aspiration séculaire des Catalans à se gouverner

euxmêmes. En 1714, ils perdirent ce gouvernement à la suite de la guerre de Succession d´Espagne. Ils ne

devaient le récupérer qu´en 1931, après l´instauration de la IIe République. Supprimé par le franquisme,

c´est seulement quarante ans plus tard qu´il a pu être établi de nouveau, après l´instauration de ia

démocratie en Espagne.

L´aspiration traditionnelle à un gouvernement autonome ne se fonde pas sur de prétendus privilèges

économiques mais sur la traduction de l´histoire, qui fait que les Catalans se considèrent comme une partie

différente au sein de l´Espagne. Entre la fin du XVe siècle et les débuts du XVIIIe siècle, la Catalogne,

unie à la Castille sous les mêmes rois, a conservé son propre gouvernement, que la monarchie a respecté

malgré de nombreuses crises. C´est seulement au début du XVIIIe siècle, après la fameuse guerre de

Succession à la suite de laquelle la Catalogne fut abandonnée par les puissances européennes qui la

soutenaient, que les libertés catalanes furent annulées et les formes particulières de vie collective

supprimées.

Malgré cela, dans le domaine du droit privé, la réalité catalane a continué d´être différente pendant

presque trois siècles. Après la défaite de 1714, le peuple catalan, travailleur et entreprenant, commença

silencieusement sa reconstruction ; il retrouva ainsi la possibilité de réclamer ce gouvernement autonome

qu´il avait perdu. Aussi, en 1981, la Généralité de Catalogne répond à une inclination catalane et, loin

d´être une invention ou une curieuse formulation juridique, c´est une actualisation moderne du sentiment

profond d´une individualité différenciée. La Constitution espagnole de 1978 et le statut d´autonomie

catalane de 1979 donnent une forme juridique à cette revendication d´autonomie des Catalans.

La culture, base de la résistance

La culture joue un rôle primordial dans la définition de la Catalogne. Cette composante est courante dans

toutes les communautés, mais, symbole d´une longue histoire presque toujours difficile, ce qui est

d´habitude un élément très important ou un élément de plus devient en Catalogne la partie essentielle et

irremplaçable.

La volonté d´uniformité espagnole du XVIIIe siècle s´est heurtée à la résistance catalane en raison de

certaines composantes individualistes de cette société. A la longue, la langue est devenue le catalyseur de

cette résistance, de ce besoin de se distinguer de façon frappante.

La langue catalane, romane comme le castillan, l´occitan ou le français, ne céda à aucun moment devant

l´attaque de l´uniformité, et non seulement elle ne céda point mais elle devint le drapeau de la

revendication. C´est pourquoi, cependant qu´au XVIIIe siècle le catalan maintenait discrètement sa force

au sein de la famille, de l´Église et dans les relations privées, au XIXe siècle, la langue put revenir,sur la

base de cette tradition et après la Renaixença, à sa condition de langue et culture. De sorte que le catalan

du XXe siècle est une langue ouverte à toutes les subtilités, qui sert sans doute au folklore et aux

souvenirs mais qui tient sa place dans la science, dans la recherche, dans l´enseignement et dans une

littérature ouverte depuis toujours à tous les courants du monde. Par son caractère dis-tinctif, différent et

défini, cette culture fondée sur une langue historique, qui jusqu´au quinzième siècle avait déjà donné des

écrivains universels comme Lull, Vicens Ferrer et Ausias March, est une composante décisive de la

Catalogne d´aujourd´hui et d´hier. D´un haut niveau dans le domaine lin-guistique:et littéraire, cette culture

est en expansion et reste toujours fidèle à ses bases linguistiques. Elle trouve bien entendu de grandes

résonances internationales dans les domaines où le support de la langue n´est pas décisif. Les exemples

sont nombreux et la France les connaît bien : c´est le cas de Pau Casais, qui a fait briller les célèbres

festivals de Prades, celui de peintres comme Miro et Tapies, placés à l´avant- garde de notre époque,

d´architectes comme Josep Lluís Sert ou Ricardo Bofill ou de cantatrices internationales comme

Montserrat Caballé.

Des liens privilégiés avec la France

Le peuple catalan s´est toujours senti proche de la France dans son histoire, non seulement à cause de la

situation géographique mais aussi en raison des longues relations historiques. En France, les habitants des

Pyrénées-Orientales parlent le catalan ; de plus, tout le Midi a eu, historiquement, des relations étroites

avec la Catalogne, ce qui s´est traduit par un courant mutuel de sympathie, d´affection, et quelquefois

même de collaboration. En même temps, la culture française, en général, a été un pôle d´attraction

puissant pour la Catalogne, ce qui fait que les très importants apports de la France à l´art et à la culture au

cours des XIXe et XXe siècles sont toujours entrés en Espagne par la porte de Barcelone. Dans le

contexte de ces bonnes relations, dans les années difficiles qui suivirent la guerre civile de 1936-1939,

l´Institut français de Barcelone fut un lieu d´accueil et de refuge où ia culture catalane menacée de

génocide par le gouvernement espagnol de la dictature a pu se manifester et donner des signes de vie.

Pendant toutes ces dernières quarante années, d´importantes personnalités de la vie culturelle française se

sont identifiées aux préoccupations catalanes : c´est le cas du professeur Pierre Vilar, dont les études sont

indispensables à la compréhension du développement de la Catalogne moderne. A côté de ce nom et de

beaucoup d´autres, il faut citer aussi celui de Pierre Deffontaines, qui fut directeur de l´Institut français de

Barcelone et chercheur remarquable dans le domaine de la géographie catalane.

Parmi les liens d´amitié qui unissent la Catalogne à la France, il faut signaler l´importante exposition, La

Catalogne aujourd´hui, réalisée au début de cette année à Paris au siège de l´UNESCO. Il faut aussi

rappeler l´accueil offert par la France à des milliers de Catalans fuyant les terribles représailles

franquistes, à la fin de la guerre civile. Nombre d´entre eux, après avoir surmonté les temps difficiles où la

France devait faire face à une arrivée massive de réfugiés, ont trouvé sur le sol de ce pays un abri, un

travail et même une nouvelle famille. Si une partie importante de ces hommes ont regagné la Catalogne

pour reprendre une place active dans la vie catalane, un grand nombre continuent à vivre en France, liés

par les attaches du sang ou.de l´avenir des enfants. C´est un mouvement en sens contraire des migrations

antérieures pendant lesquelles des Français s´installèrent en terre catalane, prirent des noms catalans et

devinrent des Catalans de souche.

Un an et demi de gouvernement

C´est le 20 mars 1980 qu´ont eu lieu les élections au Parlement catalan. Le 24 avril, le député Jordi Pujol

était élu président de la Généralité à la majorité absolue des membres du Parlement. Aussi, le 8 mai, il

était proclamé dans ses fonctions et il nommait le gouvernement autonome catalan suivant :

- Miquel Coll i Alentorn, conseller (1) adjoint à la présidence ;

- Joan Vidal i Gayola, conseller de l´intérieur ;

- Ramon Trias i Fargas, conseller de l´économie et des financée ;

— Joan Guitart i Agell, conseller de l´enseignement ;

— Max Cahner i Garcia, conseller de culture et des moyens de communication ;

- Josep Laporte i Salas, conseller de la santé et de la sécurité sociale ;

— Josep Maria Culell i Nadal, conseller de l´aménagement du territoire et des travaux publics ;

— Agustí Carol i Foix, conseller de l´agriculture ;

— Joan Rigol i Roig, conseller du travail ;

— Ignasi de Gispert i Jordà, conseller de justice ;

— Vincenç Oller i Com pan, conseller de l´industrie et de l´énergie ;

— Francesc Sanuy i Gistau, conseller du commerce et du tourisme.

Le 8 mai ont été également nommés : secrétaire général de la présidence, M. Lluis Prenafeta ; secrétaire

du gouvernement (conseil exécutif), M. Joaquim Maluquer.

L´action du président de la Généralité et de son gouvernement s´est catactérisée par la mise en pratique du

programme présenté les 22 et 24 avril 1980 par M. Pujol devant le Parlement. Ce jour-là, le candidat à la

présidence affirmait :

« La fermeté de notre politique sera compatible avec des critères de dialogue et d´ouverture vers toutes les

forces politiques catalanes. Cela le sera pour des raisons évidentes d´arithmétique parle-mentaire, mais

aussi et surtout parce que c´est- un fondement de notre philosophie politique. Convergencia i Lfniô {la

coalition présidée par M. Pujol) est un parti nationaliste qui suit un concept globalisant de nationalisme.

C´est-à-dire que le nationalisme comporte pour nous une exigence de service pour l´ensemble de la

collectivité nationale. Et nous sommes très conscients de ce que, même si nous avions soixante-huit,

soixante-dix ou soixante-quinze sièges au Parlement, nous ne pourrions construire la Catalogne. »

Les lignes directrices du programme présenté alors par M. Pujol et mises en œuvre ensuite par son

gouvernement sont les suivantes :

L´institutionnalisation de la Catalogne par la stimulation d´une immense tâche législative organisant la

nouvelle situaion ; la défense de la « catali-nité», fondement d; cette situation nouvelle qui, pour rester

fidèle à la Catalogne, doit se remettre des terribles attaqies infligées par le franquisme ; une action

économque adéquate, mais limitée par la législation en vgueur qui laisse entre les mains du pouvoir centnl

les décisions les plus importantes ; ure législation dérivée des transferts pour les assimiler, les rdonner et

les fortifier ; quelques options de base ùdispensables à une vie meilleure et que M. P^jol acentrées autour

de l´enseignement, du travail, dt l´agriculture, de l´urbanisme, des travaux publics, de .a santé, de

l´assistance sociale et de la sécurité putiiue... Pendant ces dix-huit mois, on a pu observer Implication de

ces orientations gouvernementales, mis le développement de la nouvelle étape catalne s´est heurtée à deux

obstacles fondamentaux :

1) Bien que le transferts de pouvoirs aient été nombreux et imortants, l´administration autonome a

dû livrt souvent un combat épuisant contre l´administition centrale. Cette dernière, profitant

d´une sitïtion de fait, a ralenti volontairement le mouvennt des transferts, et le peuple catalan en a

été eïore plus déçu ;

2) L´action légiative catalane s´est heurtée à plusieurs reprises Hes interprétations restrictives du

gouvernement ntral, et ce dernier a souvent fait appel au tribual constitutionnel. Bien que cette

action se placdans le cadre du bon fonctionnement des instituons, elle a néanmoins gêné le

développement nornl de l´autonomie et aggravé le climat de déception,

3) Ce qui est certain,!est que le gouvernement et le Parlement ont travllé intensément ; ce qui a

donné lieu, entre aves, à. la proclamation des textes légaux relatifs l´Institut catalan de la pro-

priété, au transfert usent et complet des attributions des diputaciones^ovinces), au règlement du

nseil des bibliothèques

Le Bulletin officiel eje Journal des débats du Parlement ont rendu coote de ce travail, qui a été publié au

Journal officine fa Généralité lorsqu´il s´agissait de lois.

Les douze départemenldu gouvernement de la Généralité ont travaiHâtivement dans leur domaine

respectif mais, en entendu, dans les limites de la politique desransferts. Il faut pour cette raison mettre en

vaieule travail du conseiller à l´enseignement, qui contle en Catalogne l´ensemble de ce secteur à l´excejon

des universités. Il faut aussi souligner de la mêe façon l´action de la conselleria de la santé et de ^sécurité

sociale, qui, grâce aux transferts obtenutdirige des installations sanitaires très importans pour la

Catalogne. Il faut remarquer également, t raison de ses incidences économiques sur le bi^et, la tâche de la

conselleria de l´aménagement c territoire, qui, en plus de ses attributions propres´occupe des transports.

Enfin la conselleria dea culture et des moyens de communication méritune mention spéciale autant pour

le nombre des tnsferts attribués et pour le caractère inédit de ses tivités que pour l´importance que le

gouverneënt autonome catalan accorde à ce secteur fondnental pour la société catalane, qui se fonde de

ibon prioritaire sur des valeurs culturelles ; cette ion est liée à l´enseignement et il n´est pas étonnjt que le

gouvernement autonome provisoire ait groupé toutes ces attributions en une seule conseilla. La

conselleria adjointe à la présidence a de lares fonctions de représentation et elle a mis au poinle protocole.

La conselleria de l´intérieur a mis e marche la police autonome et coordonne l´actionles municipalités ;

celle de la justice n´a pas enco; reçu l´administration des prisons, qui continuel dépendre du gouvernement

central. Les conseillas économiques : industrie et énergie, économie \ finances, commerce et tourisme

sont importante dans un pays comme la Catalogne qui, au momet de l´entrée de l´Espagne dans le Marché

comim, sera la dixième région industrielle des pays comunau-taires. La conselleria du travail a pu

convencer à agir dans une société industrielle comme . société catalane conflictuelle, et plus encore,

perant les périodes de crises.

Enfin, la conselleria de l´agriculture, à cô´ de ses tâches multiples et régulières, a montré sonntérêt pour la

promotion des vins catalans, opératn qui ne se fonde pas sur la publicité mais sur la ntessité d´obtenir une

amélioration de la qualité.

GENERALITAT DE CATALUÑA.

(1) Note du traducteur: titre traditionnel des membr, du gouvernement catalan, leurs fonctions sont

équivalentes à»lles d´un ministre.

 

< Volver