Autor: Bonnassie, Pierre. 
 La Catalogne autonome. En l´an mil. 
 Une nation déjà prospère, cultive et indépendante     
 
 Le Monde.    07/11/1981.  Página: 29. Páginas: 1. Párrafos: 33. 

Une nation déjà prospère, cultivée et indépendante

par PIERRE BONNASSIE (*)

Plus que tout autre pays, la Catalogne a été marquée par son histoire médiévale : une histoire riche,

exceptionnellement brillante et qui reste gravée tant dans les paysages que dans la mémoire des hommes.

L´ART roman a trouvé ici, plus particulièrement, sa terre des merveilles. Aucune autre région d´Occident

ne conserve aujourd´hui une telle densité d´édifices de cette époque : près de cent quatre-vingts pour le

seul diocèse de Vie, par exemple. Mais la quantité des œuvres conservées n´est pas seule remarquable : le

sont plus encore l´ancienneté et la diversité de cette première floraison artistique.

Car il faut bien le savoir, c´est ici que se trouve le berceau de l´art roman. C´est ici qu´à des dates très

précoces peuvent être décelées les innovations décisives qui permirent l´apparition de formes

architecturales, sculpturales, picturales radicalement nouvelles : c´est à Banyoles, près de Gérone, qu´en

957 fut pour la première fois (du moins en l´état actuel de nos connaissances) bâtie une voûte en plein

cintre ; c´est avec les deux linteaux de Saint-Genis des Fontaines et de Saint-André de Sorède (datés de

1019-1020) que débute en Occident la longue et belle histoire du décor historié des églises.

Des églises d´un type nouveau

A partir de telles prémices, le développement de l´art nouveau se concrétisa rapidement par la production

d´authentiques chefs-d´œuvre. On vit surgir des églises d´un type inconnu jusqu´alors, conçues d´un seul

bloc depuis les fondations, selon un plan parfaitement adapté au système de la voûte, calculé suivant la

logique fonctionnelle de la construction : ainsi la première cathédrale de Vie (consacrée en 1032), les

églises de Casserres (1039), de Cardona (1040), édifices austères et puissants, équilibrés et vigoureux,

d´une totale harmonie. La sculpture, pour sa part, trouvait à s´exprimer sur les chapiteaux de Saint-Martin

du Canigou (entre 1001 et 1009) et de Saint-Père de Roda (1022), en atendant, quelques générations plus

tard, de donner ses œuvres maîtresses : portail de Ripoll, c-loîtres d´Elne, de la Seu d´Urgell, de Saint-

Benêt de Bages, de Saint-Cugat del Vallès, et tant d´autres.

Mais le plus haut titre de gloire de l´art roman catalan réside peut-être dans sa peinture. Peinture de

manuscrits d´abord, avec les riches bibles enluminées de Ripoll et de Sant-Père de Roda (aujourd´hui

respectivement conservées à la Bibliothèque vaticane et à la Bibliothèque nationale de Paris). Peinture sur

bois ensuite, marquée par une étonnante profusion de devants d´autel historiés (Boni, Lluçà, etc.).

Peinture murale enfin, au douzième siècle : à cet égard, la Catalogne peut être considérée comme le

sanctuaire de la fresque romane. Les imposantes compositions de Saint-Clément et Sainte-Marie de

Tahull, d´Es-teri de Cardós, d´Esterri d´Aneu, de Sant-Pere d´Urgell, de Sant-Miquell d´Engulasters, de

Sant-Quirze de Pedret et bien d´autres encore comptent parmi les œuvres les plus admirables de la

peinture romane.

Ces fresques ont été pour la plupart déposées : on peut voir certaines d´entre elles dans les musées de

Solsona, de Vie et. de New-York. Les plus nombreuses et les plus belles ont toutefois été rassemblées au-

Musée de Montjuich, à Barcelone, dont la richesse à cet égard est sans égale dans le monde.

Un tel essor artistique ne relève pas du miracle. Il en fallait les moyens. La naissance de l´art roman ne

peut, en fait, s´expliquer que dans le contexte des profondes mutations économiques et sociales que

connut la Catalogne entre le neuvième et le onzième siècle et qui firent d´elle à cette époque l´une des

terres pionnières de l´Occident. En fait, le paye partait de bien bas. La conquête musulmane puis (sous

Clmriemagne) la reconquête franque l´avaient laissé divisé, meurtri, presque exsangue. Les populations —

ou du moine une bonne partie d´entre elles — avaient reflué vers les hautes vallées pyrénéennes,

véritables «bout du monde», où elles s´entassaient, apeurées et faméliques. Au pied de la chaîne, vers le

sud et le sud-ouest s´étendait un immense no man´s land, lieu de passage des razzias sar-rasines et des

contre-razzias chrétiennes. Par-delà cette zone déserte ou quasi déserte commençait Al-Andalus, le pays

d´islam, dont Tortosa et Lérida (Lleida) constituaient les postes avancés.

Comme l´Ouest américain au siècle dernier, la Catalogne des neuvième et dixième siècles pouvait

fondamentalement se définir comme une terre de frontière. Elle en subissait toutes les avanies (insécurité

permanente pouvant déboucher, comme à

Barcelone en 985, sur la tuerie et le pillage) Elle sut en tirer tous les avantages.

Sa chance première, en effet, naquit de son malheur, c´est-à-dire de l´existence d´un immense territoire

dépeuplé, retourné à la friche où la terre était à qui voulait la prendre. Au mépris du danger, les Catalans

descendirent donc de leurs montagnes : lente mais décisive migration intérieure qui dura près de trois

siècles et aboutit à faire d´un d - sert une des contrées les plus prospères d´Oocident.

L´agent essentiel de cette première expansion fut le travail humain, la force des bras d´une multitude de

pauvres hères venus arracher de quoi survivre aux territoires inhospitaliers de la frontière. Gigantesque

effort de déboisement, d´aménagement des sols (avec, en particulier, l´édification de milliers et de milliers

de champs en terrasses au flanc des vallées), de bêchage, de drainage, d´irrigation, de plantation. En raison

des circonstances particulières de son histoire, la Catalogne était ainsi entrée avec une avance

considérable dans l´ère des « grands défrichements », phase majeure de la croissance économique de

l´Europe médiévale.

Dès les environs de l´an 1000, alors que, ailleurs, en Occident (Italie exceptée), commençaient tout .juste,

à se dessiner les première symptômes d´un éveil économique, .l´agriculture catalane non seulement se

révélait apte à nourrir tant bien que mal la population du pays, mais commençait déjà à produire des

surplus. La redistribution de ceux-ci, assurant la subsistance de nouvelles catégories de travailleurs non

agricoles, donnait un nouvel élan à l´expansion. Des groupes d´artisans spécialisés se formaient, les uns —

les forgerons — fabriquant, en nombre sans cesse croissant, des épées pour les guerriers, des cogn:es et

des socs d´araires pour les paysans, les autres — maçons, tailleurs de pierre — commençant à façonner le

visage urbain du pays, à édifier aussi ces premiers édifices préromans et romans qui devaient en être à

jamais la parure.

La situation frontalière de la Catalogne devait, d´une autre manière aussi, lui être bénéfique. Son voisin

mugulman, le califat de Cordoue, regorgeait d´or : or que des caravanes allaient chercher jusqu´aux

confins de l´Afrique noire et que les ateliers monétaires d´Al-Andalus transformaient en dinars. Les Cata-

lans surent drainer à eux une bonne partie de ceux-ci. D´abord, très modestement, en s´embauchant

comme mercenaires dans les armées du califat et en rapatriant au pays les soldes encaissées. Puis, à partir

de 1010, en s´engageant par armées entières au service des princes sarrasins dans les combats que ceux-ci

se livraient entre eux. Enfin, en profitant de la supériorité grandissante de leur armement pouf imposer

des tributs aux gouverneurs musulmans qui se plaçaient sous leur protection.

L´Eldorado de l´Occident

Pendant tout le onzième siècle, ces entrées d´or — encore accrues par un commerce qui, pour être

clandestin, n´en était pas moins fructueux — firent, en quelque sorte de la Catalogne l´Eldorado de

l´Occident. Pendant tout le onzième siècle, c´est-à-dire jusqu´à ce qu´un personnage connu sous le nom du

Cid, s´installant à Valence avec son épouse Chimène, coupe à son profit, au terme de luttes épiques, les

routes du métal jaune.

Accroissement de la production et intensification des échanges firent donc de la Catalogne de l´an mil non

point un pays prostré sous l´effet d´on ne sait quelles « terreurs », mais une contrée.´.. dynamique,

débordant d´activités diverses et en voie d´enrichissement rapide. Enrichissement matériel bien sûr,

comme lé montrent les legs stipulés dans les nombreux testaments conservés pour l´époque. Ceux-ci

témoignent d´une abondance croissante de numéraire en circulation, d´un développement marqué des

systèmes de crédit, mais aussi d´un affine-menî des mœurs et des goûts. Le luxe s´étend dans les classes

dominantes : vêtements de soie "et de brocart, fourrures, parures d´or et d´argent, pierres précieuses, sont

de plus en plus fréquemment mentionnés, cependant que le jeu d´échecs, importé de l´Inde par le monde

musulman, fait ici sa première apparition en Europe chrétienne (première mention en 1005 à la Seu

d´Urgell).

Mais les richesses nouvelles ne sont pas que matérielles : l´essor intellectuel va de pair avec la croissance

économique et prend souvent ici des formes originales. D´abord, on écrit beaucoup : alors qu´un peu

partout en Europe, depuis la fin de la domination romaine, la place de l´écrit dans la vie sociale a

considérablement reculé, la Catalogne est restée — à peu près seule avec quelques contrées italiennes,

dont le Latium — obstinément fidèle à l´acte écrit.

La preuve en est fournie encore aujourd´hui par l´exceptionnelle richesse des archives catalanes en

documents des dixième-onzième siècles : à elles seules, elles en conservent à peu près autant que toutes

les autres archives d´Europe réunies. Ce maintien du primat de l´écrit est particulièrement notable en

matière de procédure judiciaire et il conditionne un renouveau très précoce de la réflexion juridique.

Enfin — dernière spécificité, mais non la moindre, — alors que partout ailleurs la culture de l´époque

reste très strictement une culture littéraire, les foyers d´études catalans s´ouvrent au raisonnement

scientifique. En relations avec les grands centres culturels d´Espagne musulmane, les écoles de Ripoll et

de Vie dispensent un. enseignement approfondi des mathématiques, On y rédige, dans un latin

curieusement accompagné d´annotations marginales en arabe, des traités d´astronomie. Leur réputation

dépasse les frontières : un de leurs élèves, Gerbert d´Aurillae. devenu pape en 999 sous le nom de Sylves

tre II, passera pour l´homme le plus savant de son temps.

Une mosaïque de comtés

Ce dynamisme, tant économique que culturel, ne pouvait manquer âè se traduire sur le plan politique. En

ce domaine toutefois, l´évolution fut assez longue. Partie intégrante du royaume franc depuis le règne de

Çharlemagne, la Catalogne du Haut Moyen Age n´est guère qu´une mosaïque de comtés. Toutefois, dès le

dixième et plus encore au onzième siècle, une double tendance se dessine, qui devait à terme modeler les

traits de la nation catalane : d´une part, un éloigraeinent de plus en plus grand à l´égard du souverain franc,

d´autre part, une unification progressive sous l´égide de Barcelone.

L´indépendance ne fut mollement le fruit d´une révolte, d´une sorte d´insurrection nationale, comme le

pensaient certains historiens du siècle dernier ou du début de celui-ci. Bien au contraire, les Catalans

furent d´une loyauté exemplaire à l´égard de la dynastie carolingienne. A une époque (vers 950, par

exemple) où la plupart des princes du royaume n´entretenaient plus avec le roi que des rapports presque

fictifs, les comtes catalans continuaient, à solliciter respectueusement de celui-ci directives et privilèges.

Mais, à la longue, leur loyalisme se lassa : forcés de constater l´indifférence totale que leur manifestait une

monarchie par ailleurs de plus en plus débile, ils apprirent à ne compter que sur eux-mêmes. Le

changement de dynastie en 987 et l´accession au pouvoir d´un roi — Hugues Capet — considéré par eux

comme illégitime les délièrent de toute allégeance. Dès avant l´an mil sans secousse, au terme d´une

évolution presque insensible, les comtés catalans étaient devenus, de fait sinon en droit, indépendants.

Cette indépendance profita surtout à Barcelone. En effet, l´expansion avait modifié les é q u i 1 i br e s

géographiques du pays. Les centres de commandement, jusque-là frileusement réfugiés au cœur des

Pyrénées — en Cerdagne, en Confient, dans La région d´Urgell, — s´étaient déplacés ^ers le bas pays,

plus riche, plus vigoureux dans sa croissance, et plus particulièrement vers la grande

(*) Professeur à l´université de Toulouse-Lé Mirall, auteur de Catalunya mil anys enrera^ 2 volumes,

Edicions 62, Barcelone, 1981 (prix Gatalonia lafiu.

cité maritime qui présidait à ses destinées.

Barcelone, détruite en 985 par une razzia sarrasine, s´était vite relevée de ses ruines et ne cessait de

s´affirmer comme un centre économique et politique de première grandeur. Ses comtes — Raimond

Borrell, Raimond Bérenger Ier — sont certainement à ranger parmi les plus hautes figures de leur temps.

Ses comtes, et plus

de la littérature prétendument « patriotique » de l´extrême droite ou par le chemin discret et efficace de

l´obstruction technocratique, l´élan réformateur a perdu de sa force initiale. En outre, compte tenu du

risque latent d´un nouveau coup d´Etat militaire, les grands partis politiques nationaux — U.C.D. et

P.S.O.E; — ont reconsidéré le processus autonomique. Leur comportement peu avisé avait déjà

compromis la viabilité de l´Etat démocratique, et ils s´apercevaient què leur propres intérêts de partis

étaient menacés.

L´esprit de « pactisme »

Ces comtes et ces comtesses sont peut-être moins connus que certains de leurs contemporains. A cela une

raison, qui est tout à leur honneur : ils ne rêvèrent pas de sang ©t de pillage et ne recherchèrent

qu´exceptionnellement la gloire dans les batailles, mais menèrent systématiquement une politique de paix.

Leur volonté de bonne entente avec leurs voisins, leur esprit de négociation et de compromis (cet esprit de

« pactisme » qui, selon J. Vicens Vives, est une constante de toute l´histoire catalane), s´appliquèrent parti-

culièrement dans leurs relations avec l´islam : rien de plus étranger à leurs mentalités que le concept de

guerre sainte.

Alors que leurs contemporains castillans — avec lesquels ils n´avaient d´ailleurs presque aucun contact —

se faisaient une spécialité des expéditions armées en pays" musulman, inaugurant par là la longue et

meurtrière aventure de la reconquête, eux-mêmes s´attachèrent plutôt à coopérer avec leurs voisins

islamiques : le pays, s´il ne s´agrandit guère territorialemnet, gagna beaucoup, matériellement et culturel-

lement, à cette politique. Pen^ dant près de deux siècles, de 985 à 1150, la paix régna presque

constamment aux frontières de la Catalogne.

La politique extérieure barcelonaise ne fut pourtant pas inactive, mais elle s´orienta dans une autre

direction, vers les terres occitanes. Occitanie et Cata

jamais refusé son appui au gouvernement de l´U.C.D. dans les moments décisifs de la politique espagnole,

espérant obtenir des contreparties.

De leur côté, les socialistes catalans ont tenté d´utiliser leur accord privilégié avec les socialistes de l´Etat,

le P.S.O.E., afin d´infléchir la politique des autonomies du P.S.O:E. au risque de modérer dans certaines

occasions les aspirations de son catalanisme. Ni les uns ni les autres ne semblent avoir réussi à

sauvegarder — avec leurs respectifs alliés de l´Etat espagnol — les positions obtenues par la Catalogne au

moment de la proclamation du statut de 1979. Malgré les acquis incontestables que représentent la mise

en marche des institutions autonomes et le démarrage d´une activité administrative catalane, le climat

politique espagnol se durcit pour les Catalans, .qui ont tendance à se réfugier dans un certain abandon,

cependant que des secteurs jusqu´alors minoritaires rencontrent, un meilleur écho pour leur attitude

intransigeante et leur position nationaliste radicale.

Cela veut dire que la grande opportunité offerte à la Catalogne par là Constitution de 1978 et lé statut de

1979 pourrait être gâchée. ´Ce serait le signe que la démocratie espagnole, historiquement liée à

l´affirmation de l´autonomie catalane, serait sur le point de perdre un de ses atouts essentiels.

 

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