Autor: Rahola, Gloria. 
 La Catalogne autonome. Un entretien avec Joan Miró. 
 Il faut devenir catalan international     
 
 Le Monde.    07/11/1981.  Página: 32. Páginas: 1. Párrafos: 14. 

UN ENTRETIEN AVEC JOAN MIRO

«II faut devenir catalan international»

A MAJORQUE, la maison de Joan Miro, « Son Abrirías », est bâtie sur les hauteurs de Palma, entourée

d´un jardin qui l´isole de constructions modernes. On aperçoit au loin le "paysage grandiose et romantique

de la haie de Palma. En contrebas du jardin, est édifié l´atelier construit par le grand architecte catalan

Lluis Maria Sert. Une frontière invisible mais palpable sépare la. demeure où Miro vit paisiblement son

existence familiale de l´atelier, territoire exclusif de l´artiste.

Il reçoit, alerte et avenant avec de grandes accolades cordiales. « Je suis d´accord, dit-il, pour parler de la

Catalogne, mais je ne dirai rien au sujet de la peinture. »

Miro a toujours séparé sa vie personnelle et familiale de son art, il en va tout autrement de son pays et des

événements qui s´y déroulent. il n´a jamais représenté dans ses tableaux ses proches, ni même sa fille,

Maria Dolores. Par contre, il a peint sa terre, sa ferme, le Segador, paysan fauchant la moisson qui est

l´allégorie de la révolte des Catalans.

Sur une toile où il a représenté son village de Montroig (Montrouge), c´est toute la Catalogne qui surgit,

ses couleurs,, son harmonie, sa mesure; sa pérennité. Il a dit: « Montroig, c´est la force qui me nourrit, la

terre, rien que la terre, c´est plus fort que moi. C´est Montroig qui a tout déclenché. »

Les événements politiques ont eu un grand retentissement sur sa sensibilité; le jour de l´exécution du

militant Puig Antich, il a pris une grande toile et a peint « sans s´en rendre compte » le triptyque qui est

actuellement exposé à la Fondation Miro de Barcelone sous le titre l´Espoir du condamné à mort.

« Il faut avoir l´espoir, sinon autant se supprimer. Il faut le transmettre aux jeunes. Ce sonf eux aussi qui

auront la charge de défendre la culture catalane, moi j´y travaille depuis toujours et je continue. »

Nous l´interrogeons sur ses travaux actuels.

« Je réalise pour la mairie de Barcelone une grande sculpture de 22 mètres, la plus haute que j´aie jamais

réalisée. Elle sera érigée dans le parc public qui sera installé à la place des anciens abattoirs au milieu d´un

bassin entouré de végétation méditerranéenne. Parmi les arbres seront placées une cinquantaine de figures

géométriques avec lesquelles les enfants pourront ¡ouer. Je prépare également l´affiche destinée au

Mundial de football. Je suis très fier que le gouvernement espagnol ait choisi à cette occasion un artiste

catalan. Je suis catalan, je pense qu´en France toute le monde le sait. J´ai réussi à conserver toujours mon

prénom en catalan, Joan — mais il faut s´ouvrir au monde extérieur, et ne pas se replier sur nous-mème. Il

faut devenir catalan international.

— La situation politique actuelle vous paraît-elle Inquiétante ?

— Je ne fais pas de politique. Je ne veux pas d´étiquettes. C´est la Catalogne que je défends. »

Il a récemment reçu le roi Juan Carlos chez lui comme un «visiteur normal », selon sa formule.

« C´est, dit-il, un grand monsieur, très important en ce moment pour l´Espagne. Comme le disait le

président Tarradellas, certains Espagnols ne le méritent pas. C´est lui qui a sauvé la situation le 23

février.»

Joan Miro est un fervent partisan de l´autonomie catalane sans être pour autant séparatiste. Il estime que la

Catalogne doit avoir son gouvernement mais être solidaire du reste de l´Espagne.

« Il faut défendre l´autonomie comme il faut défendre la langue. Ici à Majorque, beaucoup de monde parle

castillan — mes neveux, par exemple, je suis mal poli, mais le ne leur réponds même pas. C´est le français

qui est ma langue intellectuelle. Parfois même il m´arrive de penser en français.»

Propos recueillis par GLORIA RAHOLA.

 

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