Autor: Niedergang, Marcel. 
   Gouverner au centre     
 
 Le Monde.    13/12/1975.  Página: 1-2. Páginas: 2. Párrafos: 26. 

Gouverner au centre

De notre envoyé spécial

Madrid. — Les conseíllers de Juan Carlos affírment aujourd´hui qu´il est animé

des rneilleures intentions et qu´il veut que l"Espagne soit gouvernement au

centre». Le chef du gouvernement, M. Arias Navarro, qui a l´air de se cornplaire

dans I´image de c bravo homme » que l´opinion luí a concédée, oubliant son

ancienne réputation d´homme á poigne, est en tout cas un inconditionnel du roi,

comme il l´étalt de Franco.

Les chefs de l´armée sont résolus á faire respecter la Constitution et celle-ci

permet bien des lectures. dont l´une au moins est progressiste. Les jeunes

officiers politisés, membres de l´Union militaire démocratique, proche d´un

projet social - démocrate, pousseralent naturellement plutót aune ouvcrture

accelerie.

L´Eglise,. par la voix respectes de Mr. Tarancon, archeveque de Madrid, vient de

rappeler avec impatience au respect des droits de l´homme.

La route est-elle done libre pour cette liberalisation progresive — permettant

de passer. en deux ans, du franquisme á un remme democratique — que préconisent

M. Fraga Iribarne et ses amis? Pas tout a fait.

Les bastions du conservatisme sont toujours en place dans I´appareil d´Etat,

dans les syndicats, dans les différentes pólices qul ont medité le sort des

agents de la PIDE au Portugal, dans la bureaucratie, dans les administrations

locales effrayées par l´inconnu et confites dans des habitudes de quarante

années.

En outre, la Constitution peaufinée au fil des années par Franco commence á

révéler toutes ses ambiguités, ses chausse-trapes, ses barrages anti-réforme,

ses mecanismes subtils de blocage. S´ils le veulent, les procuradores (députés)

aux Cortés, les conseillers nationaux du Mouvement, les notables du Conseil du

royaume et des autres Institutions, peuvent multiplier les opérations juridiques

de retardement. Le moindré projet de loi soumis ees dernitíes années par le

gouvernement, qui n´était pas précisément progressiste, était mis en cause,

desarticulé, émascuié per.dant des mois par des centaines d´amendements déposés

par les procuradores.

MARCEL NIEDERGANG.

Gouverner au centre

II est vrai que le climat est deja différent, mais les batallles qui se

préparent seront rudes. et subtiles.

Le role de Juan Carlos a été discret, mais Important, pendant ces journées de

consultations ayant precede la formation du nouveau gouvernement. Chaqué soir,

M. Arias Navarro a rendu compte au souverain, qui a precisé ses préférences,

suggéré des noms, insiste sur une rénovation aussi large que possible.

Des « jeunes » ayant deja une solide expérience dans le monde des affaires ou de

l´administration apparalssent dans la nouvelle equipe. Par exemple, MM. Martin

Villa, gouverneur civil de Barcelone; Villar Mir, patrón des hauts fourneaux de

Biscaye ; Pérez Bricio, spécialiste des négociations avec le GATT, l´O.C.D.E. et

le Marché commun; Virgilio Oñate, Ingénieur civil ; Leopoldo Calvo Sotelo,

directeur des mines de • Rio-Tinto; Alfonso Ossorlo, avocat d´Etat. Ces «

nouveaux » sont manifestement plus technlciens que politiques, plus préoccupés

d´efficacité. de rendement, plus « modernes » que les « technocrates » arrivés

au pouvoir dans les années 60 qui croisaient le fer avec les phalangistes.

L´ínfluence du palais a également compté en ce qui concerne le projet de

restructuration du gouvernement. M. Carro Martínez, ministre de la présidence et

principal collaborateur de M. Arias Navarro, avait preparé un plan qui devrait

étre analysé et en principe accepté par le cabinet démissionnaire. sous reserve

que la commission de compétence legislativo des Cortés soit consultée. Mais. á

la demande, dit-on de bonne source. de M. Torcuato Fernandez - Miranda, nouveau

président des Cortés et l´homme du rol dans l´Assemblée, ce plan a été difiere.

Pour la petite hlstolre, M. Carro Martínez, qui a preparé les derniers accords

de Madrid sur le Sahara, avec le Maroc, et dont on disait que M. Arias Navarro

ne voulait pas se séparer, ne figure pas dans le nouveau gouvernement. C´est M.

Ossorio, plus proche des catholiques conservateurs que du clan » Fraga Iribame.

qul le remplace. Mais, de toute maniere, ce poste devrait perdre de sen poids.

Les trois ministéres-clés

Ce ne sont plus, comme dans les precedente gouvernements. les vice-présldences

du gouvernement qul sont Importantes. A la demande de M. Fraga Iribarne, 11 y a

en effet trois vice-présidents, dont lui-méme, qui sera chargé des affaires

Intérieures, et M. Villar Mir, responsable de l´économie.

Le general Santiago Díaz Mendivil. vice-président sans portefeullle. est un

militalre apolitlque, professeur dans les acoles de guerre. et qul a fait sa.

carriére dans les états-majors. Sa promo-tion est un coup de chapeau, á l´armée.

Le general Guttierez Mellado, dont on parlalt pour la viceprésidence, sera sans

d o u t e nommé chef du haut état-major des forces armées. u a serví aux cotes

du general Manuel Diez Alegría, lorsque celui-ci étalt encoré le numero un de

l´armée. Comme lui, c´est un liberal tres respecté par les commandants de

régions milltalres. Le nouveau vice-président. comme le general Guttierez

Mellado, est aux antipodes des généraux « bleus » (ainsi appelés en souvenir de

la división bleue qui combattit aux cotes des Allemands en U.R.S.S.), pactisant

á l´occaslon avec les ultras.

Les trois, ministéres - cles sont, dans l´ordre, l´lntéríeur, les affaires

étrangéres et la justice. Personne ne pouvalt étre mieux a sa place, au palais

de Santa-Cruz, aujourd´hul, que le comte de Motrico, le plus européen des

Espagnols. II va offrir au monde une image tres « libérale du nouveau

gouvernement.

Grand bourgeois liberal, le nouveau ministre de la justice, M. Antonio

Garrígues, est un chrétien attaché au respect des droits de l´homme. II devrait

bientót promulguer une extensión de l´indulto royal, et peutétre méme la

véritable amnistíe réclamée par les formations de l´oppositlon démocratlque.

Mals les « affaires » sont nombreuses dans les prétoíres et les cours de

justice. Pour passer des intentions aux actes, M. Garrigues devralt bientdt

acceder á la requéte de tous les avocats espagnols qul réclament l´abrogation du

décret-loi antiterroriste du 27 aoüt dernier. « Une mesure. ainsi que le dit M.

Ruiz Giménez, qui permettrait de revenir au moins á la Constitutíon. »

Mais c´est M. Fraga Iribarne qui est le principal homme fort du gouvernement.

Non seulement i1 a posé ses conditions pour entrer dans le cabinet, mais i1 a

demandé et obtenu que M. Silva Muñoz, porte-parole d´une droite tradi-tionalfste

et anclen ministre des travaux publics, ne figure pas dans l´équipe

gouvernementale. L´ancien ministre de l´information ne s´est pas posé en

demandeur, mais en véritable « chef de groupe », offrant sa collaboratlon en

échange d´un programme et de plusieurs portefeuilles. M. Robles Piquer, son

beau-frére, est á l´éducation. M. Martín Gamero, l´un de ses amis, est á

l´information. M. Calvo Sotelo a appartenu au groupe Tácito proche des Idees de

M. Fraga, et plusieurs des ministres «

économiques» ne cachent pas leur sympathie pour le dynamique ministre de

l´intérieur.

Les gouverneurs clvils de provínce sont toujours nommés par le pouvoir central.

On peut compter sur M. Fraga pour mettre rapldement en place des hommes proches

de ses «conceptions á la tete des administrations provinciales.

L´entrée de M. Fraga au gouvernement, c´est aussi la victoire des « clubs »

politiques, non reconnus par le régime en tant que tels, sur les « associations

politiques » admises par le conseil national du Mouvement, mais ayant tellement

peu de prestige cue M. Arias Navarro lui-méme r.´a pas cru devoir les consulter

toutes. Avec sagesse, le chef dru gouvernement s´est adressé en priorité á ceux

qui compterit vraiment aujourd´hui dans 1e régime, c´est-á-dire aux « libéraux »

plus ou moins récemmerit convertís á la « démocratle », mais porte-parole réels

des clase-es moyennes, des mllieux d´affaires modernes et des intellectu tels

aspirant á un style politiques á l´européenne.

Une remarque pourtant: la frange la plus « á gauche » des libéraux, celle qul

est représ entée par M. Pió Cabanillas. est restée sur la touche.

II semble que M. Arias Navarro n´ait pas osé faire un geste de plus qul aurait

nettement braqué les ultras, mais on parle de M. Marcelino Oreja, jeune et

brillant porte-parole du Tácito proche de M. Pió Cabanillas, pour un poste de

secrétaire d´Etat aux affaires étrangéres.

Seuls trois anciens

De l´ancien gouvernement, trois ministres survivent en dehors du président du

conseil.. L´amiral Pita de Veiga, qui a vait, en décembre 1973, pris parti pour

le general Diez Alegria contre les ultras en colére, apres l´assassinat de

l´amiral Carero Blanco; M. Valdes, un tech nicien qui fait bien ce qu´il a á

faire aux travaux publics, et M. Solis . qui passe du ministére du Mouvement au

travail. C´est, á premiére vue, la seule fiche de consolation accordée á

l´extréme droite, dont M. Solis est assez proche, sans toutefois en étre

prisonnier.

Malgré ces concessions, la gauche a encoré de bonnes ralsons d´étre scePtlque. «

Fraga, oui, bien sur, déclare un dirigeant démocrate chrétien, mais ne va-t-il

pas exploiter d´abord la pla-te forme de savoir du

parer sa propre campagne electoral.

Pour M. Raúl Morodo, dirigeant du partí ´socialiste populaire, « l´ouvertuf6 est

limites aux familles du franquisme. Pas cuestión de colloorer avec cette equipe

».

M. Tierno Galvan, dirigeant socialiste, estinle aussi que Franco auroit pu

nommer le méme gouvernement, mais pense que seul Fraga peut, s´il le veut,,

provoquer un changement».

C´est bien sur l´avis d´un collaborateur du ministre de lintérieur Fraga, dit-

il, va controler les «associdtions politiques, 1´information. ´" reforme

constitutionnelle et l´éducation. C est un dur. C"est le seul partisan d´une

évolutition modérée capable d´abattre le bunker... »

MARCEL NIEDERGANG.

 

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