Autor: Niedergang, Marcel. 
 Le nouveau gouvernement espagnol. Portraits. 
 M. Manuel Fraga Iribarne  :   
 Un cyclone pour la réforme. 
 Le Monde.    13/12/1975.  Página: 3. Páginas: 1. Párrafos: 13. 

PORTRAITS M. Manuel Fraga Iribarne

Un cyclone pour la > reforme >

II a touiours ete le premier en tout, toute sa víe. A l´école, dans son vlllage

da Galice, ou iI stupéfiait ses camarades par sa mémoire prodigleuse ; a

l´uníversité, oü il a remporté tous les concours haut la main. II n´a que

cinquante-trois ans. Mais, deja ministre de 1´intormation et du tourisme de 1962

a 1969, II a laissé le souvenlr d´un dirigeant exigeant, autoritaire, etlicace,

minutieux, d´un bourreau de travail, imposant des horaries, des méthodes et.

jusqu´a un certain style de la tonctlon publique aux mílliers d´employés de son

mlnlstére, qu´il dirigeait comme un general condult une batalle, avec la

convlctlon de remplir une mission qui no soufre pas la moindre faiblesse.

Manuel Fraga Iribarne exige beaucoup des autres, mala II donne aussi beaucoup de

luímeme. II semble Ignorer la latígue et, quol qu´il lasse, II le fait avec

conviction et soucl de la pertection. Protesseur d´université, spéclallste de la

théorle de l´Etat et de drolt constltutlonnel, assoclé é la premiére reforme

unlversltaire mise en route par Joaqulm Rulz Giménez alors ministre, ¡usqu´en

1956 ministre lul-méme, auteur de nombreux ouvrages écrits dans une langue

clalre, llsant et annotant personnellement chaqué ¡our plusleurs ¡ournaux

étrangers, directeur de soclété, anlmateur de clubs politiques, ambassadeur en

GrandeBretagne de 1973 a ees derniéres semaines: il a touiours donné

l´impresslon d´une machine bien rodee et que ríen ne saurait dérégler.

Massit, peu porté sur l´élégance et les mondan/fes, ne se souciant pas de

plaire, la parole breve et séche, capable d´étre tranchant mais sachant aussl

écouter, s´intéressant á fout, parlant plusieurs langues el pensant é trois

thémes á la lois : Manuel Fraga ne peut pas laisser inditlérent. Respecté,

admiré, aimé par ses collaborateurs, detesta par ses ennemls, II est en tout cas

l´un des tres rares anclens ministres de Franco á avolr iránchi la barriere de

ranonymat et a étre connu dans toute l´Espagne.

On l´a vu pendant sept ans, et presqua chaqué lour a la televisión qu´il a le

premier utilisee de tacón moderne au service du gouvernement. II a parcouru

toutes les provlnces, les moindres vlllages de Castille ou d´Andalousie. Son

dernler déplacement, la semaine derniére en Catalogne, n´a pas talt exception á

la regle : entretiens avec les autorités, les notables, les intellectuels, les

gens d´Eglise, les milieux d´aftaires, les lournalistes et díner-débat avec un

groupe d´ouvrlers de la banlieue. « Le cyclone Fraga est passé á Barcelona... »,

ont titré les quotidiens de la cité comíale.

D´ou luí viennent cette rage de travall, cette fureur de convaincre, cette

volonté da puissance ? Manuel Fraga est né le 23 novembre 1922 a Villalba, en

Gallee, dans une famille pauvre. Avant d´aller épouser une Francaise a Cuba, son

pére avait trimé dans les champs de Castilla comme ouvrier saisonnier Malgré une

carrlére brillante et dé/á bien remplie, le nouvel homme lort du premier

gouvernement de Juan Car/os a g´ardé, volontairement ou non, quelque chose de

cette en/anee diltlclle.

II se définlt aujourd´hul comme un centrista, un rétormiste, parí/san d´une

évolution démocratique, mais ses coléres, ses engagements, sont toujours

excessits. Galicien comme l´était Franco, comme le liberal Pió

Cabanillas ou le soclaliste Raúl Morodo, II n´a pas la prudence et la reserve

habituelles aux hommes de cette province pauvre, métancolique, qui est un peu la

Bretagne de l´Espagne.

Son passage dans le grand Immeuble sévére de l´avenue du Généralissime a lalssé

des traces spectaculalres. II a largement contribué á /´explosión du tourisma de

masse en Espagne, source de devises Indispensables au développement économique

des années 60. Surtout II est le parrain de la loi de presse de mars 1966. C´est

luí qul a supprimé la censure préalable existant ¡usqu´alors et laissé les

journaux libres de publier ce qul leur plaisalt, a condition de respecter

l´article 2, II est vrai, redoutable par son ambiguíté, de l´anclenne lol (1).

Les Incidents avec les ¡ournaux espagnols ou étrangers, les saisles, les

expulslons n´ont pas manqué pendant les sept années tres animées du ministére

Fraga. Mais c´est un talt aussl que son initiative a donné le signal d´un dégel

décisit dans l´édltion et la presse, dont les resultáis aujourd´hui sont

évldents et tres positils malgré une répression qui s´est poursulvie en dents de

scie.

Le scandale de l´entreprlse Matesa, dans laquelle plusieurs ministres, dont

certains lies á l´Opus Dei, étalent Impliques, et dont les ¡ournaux avalent pu,

grace au ministre, parler librement, provoqualt sa disgráce en octobre 1969.

Des 1970, II prend des distances avec le régime, donnant sa démission de

conselller national du mouvement. II dénon ce « ceux qui se servent du pouvoir

». // accepte un poste d´ambassadeur en Grande Bretagne oú II a déployé la

aussl, une actlvité débordante.

C´est é Londres qu´il a preparé avec mlnutle son retour au premier plan. Un

moment il envisage de se lancer dans le leu truqué des « associations politiques

» toleré par le régíme, mais II y renonce vite. II cree, en revanche, FEDISA

(Fédération des eludes Indépendantes S.A.), soclété anonyme Inscrlte au registre

du commerce, en réalité « club politique » oú íous les partisans d´une évolution

démocratique du réglme se retrouvent et s´organisent pour la sucession de

Franco.

Son mot-cié aujourd´hul, c´est la reforme. // a longuement développé ce théme

dans une serie d´artlcles publiés en octobre 1975 par le ¡ournal A.B.C. ef

reunís depuís en ouvrage. Séparation de l´Eglise et de l´Etat, abrogation du

concorda!, modernlsation de l´armée, rétorme uníversltaire, ( nouvelles

relatlons sociales, prlse en consldération sérieuse du regionalismo.

Polltlquement, II est pour une ouverture réel I e débouchant, d´icl á deux ans,

sur un régime démocratique.

« Mais il n´est pas posslble aujourd´hui, dit-ll, de légaliser le parti

communiste. Vous imaginez Santiago Carrillo á la televisión espagnole demain...

I ». — M. N.

(1) Cet artlcle 2 de la lol du 2 avril 1938 était malntenu dans la nouvelle loi

du 18 mars 1966. II marquait les llmltatlons d´ordre general á la liberté

d´expresslon : respect de la morale et de la vérlté, de l´ordre constltutlonnel

en vlgueur, des exlgences de la défense natl-nale, de la sécurlté de l´Etat, du

maíntlen de l´ordre publlc Intérieur, et de la paix extérieure ; reserves dues á

l´actlon du gouvernement, á l´lndépendance des trlbunaux dans l´applicatlon des

lols et a la sauvegarde de la vie privée et de l´honneur des particuliers.

 

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