Un document qui éclaire l ´évolution politique espagnole  :   
 Pour un gouvernement de transition. 
 Le Figaro.    12/01/1972.  Páginas: 1. Párrafos: 13. 

Un document qui éclaire l´évolution politique espagnole

PROFESSEUR d´histoire et de philosophie, écrivain, journaliste, politicien, Rafael Calvo Serer se tro u ve actuellement en France oü ¡I achéve la rédaction de son premier livre sur . La Politique de Franco ».

Entre-temps, le gouvernement espagnol a interdit le quotidien « Madrid » dont il était le principal actionnaire, et ordonné l´ouyerture d´un procés á son encontré et son arrestation préventive en raison d´un pré-tendu délit . d´atteinte á la süreté de l´Etat ..

Ces mesures sont symptomatiques du durcisse-ment de la ligne du gouvernement espagnol puis-que Calvo Serer fut le promoteur de l´orientation monarchiste du régime, et notamment de la decisión du general Franco de taire poursuivre ses études en Espagne au prince don Juan Carlos. L´affrontement qui en resulta á l´époque ayec les phalangistes s´est renouyelé aujourd´hui avec les technocrates au service de l´intégrisme de l´amiral Carrero Blanco, vice-président du gouvernement. Les uns et les autres s´opposent aux reformes démocratiques préconisées par Calvo Serer.

L´éminent professeur qui, rappelons-le, est membre de l´Opus Dei dresse ici un bilan de la situation politique espagnole et expose son point de vue sur les moyens de sortir fe pays de l´or-niére oü il se trouve enlisé.

Pour un gouvernement de transition

par RAFAEL CALVO SERER.

L´ALLOCUTION de fin d´an-née de Franco a aiguisé un conflit avec une Eglise que le régime a toujours tenté de compromettre politiquement. Le gouvernement a deja repon-du depuis quelque´ temps par des arrestations de prétres et par la censure des documents épiscopaux á la maree montante des pátitions et des plaintes ecclésiastiques qui se sont muí-tipliées ees derniéres années. Franco a menacé de sanctions les prétres qui, á son avis, « /ont de la politique • parce qu´ils dénoncent les tortures et les mauvais traitements dont se rend coupable la pólice, parce qu´ils exigent des garanties ju-ridiques en matiére criminelle, et demandent la mise en pratique des libertes d´expresslon et d´association prévues par la loi.

Cependant, ainsi que l´a sou-ligné récemment le cardinal Ta-rancon, archevéque de Madrid, et président de la Conférence épiscopale, le véritable problé-me n´est pas la ; il reside en réalité dans le fait que l´Eglise espagnole refuse d´étre neutre entre la justice et l´abus de pou-voir. Seúl le vieillissement de Franco rend explicable qu´il tombe aujourd´hui dans I´erreur qu´il avait conseillé á Perón d´éviter á tout prix á l´autom-ne 1955 : ne pas affronter l´Eglise. Cela dit, ni le dicta-teur argentin, ni ses collégues Pérez Jiménez, au Venezuela,et Rojas Pinilla, en Colombié, ne surent se soustraire á cet affrontement fatal. Le general espagnol est en train de com-mettre la méme erreur parce qu´en raison de son grand age, il a confié les destinées polití-ques du pays á des hommes et á des instruments anachroni-ques, insuffisants ou uses : tels sont le cas respectivement des phalangistes « monarchisés », des démocrates chrétiens collaborateurs et des technocrates opportunistes. Le tout est encoré aggravé par l´incapacité politique notoire de l´amiral Carrero Blanco qui a íait l*una-nimité contre lui tant dans l´ar-mee que dans l´Eglise, dans les milieux ouvriers aue dans les classes moyennes.

Le reflet d´un échec

Le conflit avec la hiérarchie catholique est le reflet d´un échec politique qui ne fait que confirmer ceux qui se produi-sent dans d´autres secteurs. L´Université se trouve précipitée dans. un tel chaos qu´elle ne peut fonctionner qu´en presen-ce de representante de la forcé publique á l´intérieur des am-phithéátres. La tensión ne cesse de croitre dans les milieux ouvriers, en dépit des méthodes de répression utfljsées par le gouvernement comme le furent la réquisítion des travailleurs et l´occupatlon des usines par la pólice. Pour l´instant, une ca-tastrophe économique ne se dé-clenche pas parce que la pros-périté européenne absorbe une part considerable de la main-d´ceuvre espagnole.

Quelles peuvent done étre dans ees conditions les previsions politiques en ce debut de 1972 ? Loin de résoudre les pro-blémes, la nomination de l´ami-ral Carrero Blanco comme président du Conseil ne ferait qu´en accuser la gravité ; changer les titulaires d´un certain nombre de ministéres ne serait qu´em-piatre sur jambe de bois. Le régime donnera de la bande jusqu´á ce qu´éclate ici ou la un important conflit d´ordre public par exemple. II ne faut pas ou-blier que la dictature perd son argument massue lorsqu´elle ne se revele plus capable de main-teñir l´ordre dans la rué. La liste des morts augmente : Pays basque, Grenade, Madrid, Barcelone... Quand un gouvernement qui Interdit des élections libres est incapable de mainte-nir l´ordre public, il se trouve sur la mauvaise pente. Or, c´est précisément la situation a la-quelle ont á faire face l´amiral Carrero Blanco et ses technocrates. Que l´on imagine un changement á la fin de cette trajectoire previsible, que Franco surprenne par une decisión inattendue, que la maladie ou la mort conduise son succes-seur á prendre en main les renes du pouvohr, il est clair que l´Espagne aura besoin d´un rtou-veau gouvernement a u q u e´l « l´establishment » est en état de fournir et les hommes et le programme. n serait ainsi pos-sible d´éviter que la violence et la subversión succédent á la répression.

L´accord sur un programme mínimum de larges secteurs de la nation, aussi bien ehez les professionnels que chez les travailleurs, au sein de l´Eglise que de l´armée, laisse toutefois la place á l´espoir de voir se constituer á terme un nouveau gouvernement susceptible d´assurer la transition.

« Quand Franco étaít vivant... »

Le báillonttement de l´opinion publique et l´interdiction des organisations politiques se sont prolongas trop longtemps pour qu´il ne soit pas nécessaire de faire proceder avec réalismex a la programmation des priorités élémentaires. U convient avant tout d´appliquér honnétement et sans reserves l´actuelle loi sur la presse ; ce a quoi ni l´amiral Carrero Blanco," ni les technocrates n´ont jamáis sé-rieusement songé. Une loi d´or-ganisation de la justice qui sup-primerait les juridictions d´ex-ception serait promulguée tan-dis que Ton éliminerait des lois existentes ,1´arbitraire en matiére de délit politiaue. Le coup d´arrét que les tribunaux sont susceptibles d´imposer aux ex-ees du pouvoir permettrait que le gouvernement de transition ausculte rapidement l´état réel de l´opinion publique, sans ten-ter de la manipuler. La vigueur du pluralismo politique qui re-quiert une organisation appro-priée pour s´exprimer démocra-tiquement tant sur le plan eco-nomique que social pourrait étre contr&lée. II serait alors possible, tout comme dans la France gaulliste de 1958, de for. mer un groupe majoritaire qui interdirait l´atomisation des for-ees politiques en une poussiére de partís appelés á réduire l´exécutif á l´impuissance.

Sur ees bases, le nouveau gouvernement serait en mesure d´entreprendre une politique étrangére qui conduirait á la véritable intégration de l´Espagne au Marché commun sans laquelle il semble impossible de sortir l´économie espagnole de la crise capitale qui la menacé. II r/y aura en effet pas de relance économique tant que l´in-dustriel et l´agriculteur ne sau-ront pas qu´ils bénéficient du marché sur lequel peuvent deja compter les pays avec lesquels lis se trouvent en compétition.

L´urgence .de la formation d´un gouvernement de .ce type vient d´étre fort bien résumée par la remarque ironique d´un observateur qualifié des ques-tions politiques espagnolés. : « Quand Franco était vivant, il ne se passait pas de pareilles chases. *

Le chef de l´Etat peut rester au pouvoir « tant que Dieu lui prétera vie ». Mais il ne donne politiquement plus signe de vie. Aussi les .conséquences seraient-elles désastreuses pour le pays et pour Franco luiéme si un gouvernement digne de ce nom ne vient pas rapidement rem-plir le vide politique espagnol.

Rafael Calvo Ser´er.

 

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