Autor: Vanhecke, Charles. 
   La fin du miracle espagnol?  :   
 II. - Les "retombées" de Burgos. 
 Le Monde.     Páginas: 1. Párrafos: 24. 

¡L - Les « retombées » de Burgos

De notre envoyé spécial CHARLES VANHECKE

i/expansion espagnole. re-marquablo duiant la derniére décennie, s´csl ralenlie depuis deux ans. Poui obienir une relance, estiment certains pa-Irons catalán:, il faudraii mo-derniser l´appareil produclif. lacho irréalisable sans une libealisation » de la politique de l´emploi. Mais, lant aux Asturies qu´á Barcelone, le légjme continuo de monireí sa préférence pour les solulions de forcé. (Voir notre précédcnt numero.)

Barcelone. — Tarrasa-Sabadell, C´est le Roubaix - Tourcoing de l´Espagne, le cceur industrieux du texíile catalán. Les deux cites ju-mellcs ont grandl par blocs entlers de loRements populalres — murs de bnques, linges suspendus. Tarrasa, c´est I´un des centres de l´agitation ouvrlére : aux anar-chistcs de la guerre civile ont succódé les marxistes éclates en fractior.s. Tráete clandestins, gré-ves dar.s les füntures et la métal-lurgie, répression « socio - politique », collectes en f a v e a r des familles de prisonniers. A Tarrasa, des «libertad» géants sont peints sur les murs. que la garde civile n´efface plus.

Ici. comme partout. les petites «sstzf» (versión espagnole de la Fiat) remplissent les rúes. Elles authentifient la plaisantene selon laquelie l´Espagne ne posséde plus désormais que deux catégories de citoyens : les « sentones » (pro-priétaires de ees voitures) et les « peatones » (piétons). Motorisa-tlontélévision : les deux maitres mots de la société de consomma-tion ont pris chair dans l´Espagne tíu >> bond en avant», Seúl un syndicaliste — Tarrasa n´en manque pas — peut diré á quel prix.

La semaine légale est de qua-rante-huit heures, «mais beau-coup font jusqu´á vingt - quatre heures de plus par semaine ». Pres de la moitié du salaire consiste en primes de rendement. II est tres difficile, pour un travail-leur, de connaítre les normes de base («c´est vn secret d´entre-prise »>. done de se défendre contre les cadenees imposées. «Nous avons le droit, quand de nouvelles normes sont mises á l´essai, de les contesíer devant un tribunal du trava.il. Mais nous sayons bien qu´affronter l´admi-nistration, c´est affronter le pou-voir. Nous sommes trop divises, trop appútés par les primes pour résister. »

Pour > casser » la combativité ouvriére, les patrons, nous dit un synáioaliste de Tarrasa, utllisent

échange de salaires doublés, voire triples. Les graves restent ínter-ditos, ainsl que les syndicats authentiques. Mais que signifient ees interdictions dans l´Espagne de 1971 1 En fait, dit notre interlocuteur. les greves sont une réa-lité de tous les jours, et les vrais leaders ouyriers une forcé dont le patronal tient compte, s´il ne la reconnait pas. Depuis plusieurs années. les commissfbns ouvriéres (¡llégales) ont appllqué la tactlque de 1´ « entrisme » dans les syndicats offieieis, dont la parti´cula-ríté, rappelons-le, est d´assurer en leur sein une reprcscntation equivalente aux employeurs et aux salaries Dans los grandes entre-prises, pres d´un delegué sur doux est un militant des commissions ouvriéres, tres souvent un membre du partí communiste. « Tout le monde le sait, les patrons las premien. » Done, plutñt que de clandestinité abs´olue, 11 vaut mieux parler d´illégalité absolus, dans l´Espagne d´aujourd´hui, comme l´écrivait récemment la revue Iberia, publiée en exil par M. Salvador de Madariaga.

La répression a changé de naíure

Un autre Interlocutcur, fonda-teur des commissions ouvriéres á Barcelone — visage use, terni par la fatigue ouvriére — ne nie pas que le niveau do vio s´cst amé-lioré, que les vacances se sont allongces (quatorze jours au lieu de dix), qu´une nouvelle classe, composée d´émigrés de l´intérieur, apprécie de manger tous les jours, d´avoir un logement et un emploi fixe. II dit que les tortures n´ont pratiquement plus cours (mais U y a des « accidents », parfois), que les tribunaux du travail ne tranchent pas forcément en fa-veur des employeurs. qu´une cer-taine libéralisatlon s´est manifes-tée, du moins en apparence : depuis cette année, le droit de reunión syndicale — avec de sé-véres restrictions — existe dans l´entreprise. En fait, la répression, selon lui, n´a pas cessé. « De yolitique, dit-il, elle est devenue économico-sociale. »

Les autorités ont permis, au printemps, des élections syndi-cales relativement libres Mais, des qu´ils ont dú affronter une vague de gréves, les dirigeants de la métallurgie catalane ont rediga un véritable manifesté pour demander aux responsables des syndicats offieieis de dénoncer les « agitateurs » á la pólice et de publier avant toute nouvelle élec-tion la liste des « indésirables ». A Barcelone.

lesdirectionsdesusines d´automobiles SEAT (montage) el Harry-Walker (accessoires)" ont maintenu le licencierr.ent de plusieurs dizaines de grévistes, mal-gré le verdict des tribunaux. Des patroas reputes pour leur «libé-ralisme», comme M. Jordi Pujol, que le régime mit´en prison pour son catalanismo, et qui fut long-temps le symbole, griffonné sur qu´une gréve a éclaté che?, eux. Le 18 octobre, c´était la directio_n de la SEAT, entreprise ciU´-e comme modele du capitalismo d´Etat présidée de surcroit par un démocrate chrétien, qui fai-sait tirer par la pólice sur ses ouvriers, et qui, depuis, a multi-plié les lock-out en replique aux protestataires.

« Peut-etre ceríains employeurs souhaitent-ils une cvolution, dit le fondateur des commissions ouvriéres. Mais une chose est de parler, autre chose de donner du ble. Une dictature qui dura trente-deux ans íinit par donner de mauraises habitudes!»

Entendrs les hommes rabies des usines parler des salaires pla-fonnés, de l´injusUce croissante, laisse des doutes : nieraient-ils la croissance ? Mais les économistes, certains patrons eux-memes. con-firment ce sentiment, de frustra-tion ; le niveau des salaires est resté effectivement bas. leur répartition inégale, et leur part insuffisante dans le revenu national (55%), ce qui montre bien, comme l´ont affirmé ´ dans une étude les Fraternités ouvriéres d´action catholique. que les travailieurs de l´industrie ont pro-fit-é moins que les autres du dou-blement, entre 19GO et 1969, du revenu national. « En Espagne. la rémunération áe l´eritreprise et du capital est excessive, écrit un économiste. M. Nunez-Mayo, celia du travail insuffisante. Douzi millions d´Espaanols travaillent pour trente-dcux millions.»

Depuis deux ans, les augmen-tations de salaires ont été autori-tairement limitées á 6,5 % par an. Mais l´inflation annule pratiquement le bénéfice de ees hausses. D´oü la rnultiplication des gréves. u r nir an-.rinncíion au debut d boucher sur une grave genérale. Mais. plus que la rcprcssion, nos diviMons nous ajjaiblissent. Chaqué groupuscule tire la couverture á lui. Les commissions ouvriéres. depuis 1368. sont en déclin. »

Celui qui parle a été un militant actif du P.C.E. Les étagéres de sa bibliothéque témoignent. en méme temps que de son niyeau de vie, de son niveau de curioslté : televisión, ´chaino stéréo, encyclo-pódics, nombrcu´X ouvrages (I´un sur la SexuaMé cnmmclle de l´hisloire). II n´incrimine pas seu-lemnnt les rivalités des grou-pusculcs, souvent issus de scis-slons au scin du P.C.E. (pro-chi-nois, trotskistes, « prolétariens » du groupe Bandera Roja [Drapeau rouge], etc.), mais aussi la mainmise du partí com-

muniste sur les commlsslons ou-vrióres.

« Jusqu´en 1968. les commissions ouvncres accucillaienl tont le monde. Catholiqucs ct marxistes y confrontaicnt leurs ideologías. Mais le P.C.E. en a lait aujour-d´hui un instrurnent de sa ppli-iique. Je pense que les orien-tations genérales du parti sont justes, que sa tactique du Front démocrattque. rassemblant toutes les /orces opposfes au jranqüisme, est la scule possible. Mais dans les usines les militants politiscnt trop les mots d´ordre. De gréves contre les rendcments. contre las heures supplémcnlaires, ils font des gréves contre la dictature. Dans un pays qui compte encoré 12 % d´analphabcles, oii les massas sont largcment dfpolitisécs, il laut donner la prionté á iaction syndicale, aux problñmes du íravail. On commcnce ima maison par les murs. non par le toit.»

Des comrmssions... feourcjeo/ses ?

Dissidences et « sectarisme » seraient done á l´origine de 1´affaiblissement du mouvement ouvrier. Mais le parti communiste — que tout le monde présente comme la ssule opposition orga-nisée en Espagne — semble se fortifier ailleurs. Certains obser-vateurs voient son influence dans les prises de position des avocáis l´an passé, dans la gréye des pro-fesseurs non titularisés de l´en- seigncrnent secón da i re ´et le « sit-in » des médecins d´hópitaux cette année. Au sein des profes-sions libérales pourrait naitre un jour un nouveau type de commissions, bourgeoises celles-lá, et non plus ouvriéres.

En somme, l´Espagne de 1971 serait livrée aux contradictlons de toute société industrialisée : avec certains patrons qui, par souci de productivilé, veulent res-pecter jusqu´au bout les regles de l´économie de marché. Et avec certaine petíte et moyenne bour-geoisie prestataire de services, qui découvre que la santé publique et renseignoment sont des biens collectifs, done l´objet d´une concertation nécessaire entre tous les intéressés. Dans ees condi-tions, la libéralisation politique ne devient-elle pas I´un des préalables du développement ? Réponse de beaucoup d´Espa-gnols, en forme de question : l´Espagne des « moinesmana-gers » n´a-t-elle pas prouvé sa capacité á assur la croissance, traditionnelles dans les démocra-ties parlcmcntaires ?

En fait, le gouvernement des technocrates lies á l´Opus pei semblait disposé á une certaine ouverture. Du moins c´est ce que nous dit le propriétaire d´un groupe de presse, lié á l´Euvre. « Mais, depuis le preces de Burgos, tout est bloque. La droite est revenue en (orce. La manifesta-tion de la place d´Oriente de décembre 1970 a montre que la population réclamait les mili-taires, si elle voi/ait que l´ordre pouvaii élre tronóle dans la rué. Et elle les réclamera encoré a la mort de Franco, si elle croit que l´ordre peut élre une nouvelle fois troublé. L´armee est ¡´arbitre de la situation. Elle est préte á tirer si elle le luqe nécessaire. »

Taxé de faib!esf>e au moment du procés de Burgos (en raison de la publicité des audiences, de la « campagne de presse » á l´étran-ger et des manifestations de rúes), le gouvernement. nous dit-on, ne cesse de donner des gages á la droite pour prouver qu´il est capable, autant qu´elle, de teñir le pays dans une « main de fer » : «la loi sur les associations poli-tiques (qui devait former un ti-mide embryon de partís) a été enterrée —en partie á´l´initiatlve dss phalangistes, rivaux tradition-nels de l´Opus Dei. Une loi relativement tolerante sur les objec-teurs de conscience, défendue par le chef d´état-major de rarmée, le

pir-ccs nú:: Cortos par les « ultras ». que menaient M. Blas Pinar et le general García Rebull, Kouvorneur miiitaire de Burgos au moment du procés de décembre 1970.

En atíendant í´heure cío vcrífé

Aucun candidat de l´opposition « libéralo » n´a pu EC présenter a l´élcction prévue. « Le rcgima no veut vas d´un Purlemcnt cu il •puisse y aroir la moindre opposition dans l´apres-frunquisme. » L´intolérance ;i l´égard de la presse et de certaines manifestations culturelles fíe Cercle de craio caucasicn, interdit en province !), le rctard apporté ¡\ s´m-tégrer au Marché commun, sont cites comme autant de signes du durcissement gouverne-mental Aussi, certains représen-tants de la tendnnce libérale de l´Opus se dlsentils tres inquiets, et tres pesfimistes. « A l´heure de venté, nous aurons un rógime d´cxtrcmc droite... »

A l´heure de vérité : c´est-á-dire íl la mort de Franco. En at-tendanl cette échéance, toute évo-lutlon paraít suspendue. Les partisans de l´ordre font le compte des militaires « de contiance ». Au sein de l´Opus Dei et de ce qu´on peut appcler, pour la commodité, la nép-capitalisme liberal et pro-europóen, on mise sur le successeur, le prince Juan Carlos. « 7Í est plus fute qu´il n´en a l´air», dit un des «libéraux» de l´Oeuvre. Un jour, il m´a dit: « Je joue les inutilités parce que c´est la seule /acón da me (aire acceptcr. »

Pendant ce temps, le Caudillo continué d´affirmer la qur si-éternité de son systéme, de vanter le caractere exemp´.aire du modele espagnol. Et les chistes (les blagues) continuenl aussi de cou-rir. Celle-ci, entre autres :

« Le general et madame se pro-ménent dans les jardins splendi-des d´une résidence d´été.

» Elle : — Tu te souviens comme la vie etc.it dure au Maroc, quand tu aliáis de garnison en garnison, á Ceuta, á Mehlla ? Tu te souviens des Asturies, avec les mineurs révoltés ? Et quand nos parents ne roulaient pas de notre mariage, que nous ol~ lions d´auberge en auberge ? Et regarde la v´ie magnifique que nous avons ´naintenant.

» Lui : — Eh oui... Quand. je pense qu´iJ y a des Espagnols qi"´ se plaig-nent!... » FIN

 

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