Autor: Calvo Serer, Rafael. 
 Le gouvernement de Madrid contre les libertés. 
 Moi aussi, j ´accuse…     
 
 Le Monde.     Páginas: 1. Párrafos: 21. 

POINT DE VUE LE GOUVERNEMENT DE MADRID CONTRE LES LIBERTES

Moi, aussi, j´accuse...

£cr;V« V?, protesseur é la faculté de phllo- • ophie (t de lettres de l´université do Madrid, jurnaHi !e et polémisle de talent, M. Ratael Calvo Serer est aussl l´un des hommes les >lus co mus du monde politique espagnol. Conseller.T potinque depuis 1943 du comte de Barcelone, qul est le che¡ de la dynsstle des Bourbon et le p&re du prince Juan Carlos, successeur designó du general Franco, M. Calvo Serer avalt défendu avec chaleur pendant la guerra cMIe les théses nationa´Hstes de la « croísade •». Partisan ccnvalncu cu¡ourd´hu¡ d´une vériíable ouver-ture démocralique et libérale, II avait réuss, a taire du ¡ournal « Madrid » un órgano qu, se distir,guait par se liberté d´esprit. l¡ expose cr-dessous les raisons du conllit qu¡ oppose son ¡ournal au gouvernement.

.Par RAFAEL CALVO SERER

Le jou nal Madrid, dont je préside e conse I d´administration et posséd» a ma]o:>tá absolus du capital to-:¡al, est mcnacé depuis te 22 octc-jre d´í´re tíéfinitivement interdi!. 3é;a. II eveit é!é suspcníu qustre •neis le .¡1 mal 1953 parce que j´avais ícrlt un Brticfe intitulé : • Se retirer & tenps No-i cu general de Gaulle. • Cette tjtpcnsisn a provoqué de» Dele» ti;-.C´fres IcIIes que. depuis re leTjvii. la survie tíu Journal est un rr´ra ´´e quci´í f- d´aulait qu´aux reprísa´.´es ercr.c-´iiques s´est ajou-!*« L-I pírsécution lnc?ssante de la ftn ¿t ¿euic gouvernements du ;f-.ír»l rmeo.

Ce"» fa´s. les mesures gouverne-p-f.!z´ei serón! definitivos *l Je n´íccer´e pas les conditions draconiennes qui me sont Imposées, jous la forme d´un vériteble ultimátum : la désignatíon, comme directeur, du phalangiste José Mafia Alfaro, au-teur de l´hymne fasciste Cara al sol (Face EU soleil).,et d´un conseiller delegué designé´ par le ministre de, l´inlormation, qul Interviendra, au norrrdu mlnistere, dans la gestión de l´entrepriee. Pour arriver a ses tins, au cas oü je ne plierais pas, le gouvernement est pret á prendre pretexte de prétendues Infractlons ad-minlstratives commises depuis 1964 par IB groupe de la Banque popu-laire espagnole, qul a eu la respon-sabilité financlére du Journal Jusqu´en aoüt-1970.-

Un journal á tuer

C´eit le vice-président du gouver-r?~E-i en personne, l´amiral Carrero E´c-.co. q-j¡ a decide depuis février 1970 tí )n finir Bvec Madrid. Sa dé-C1! on M été precipitée par la publi-cj´-ci. le 11 octobre dernier, d´un pt-.ie erticle Intitulé « Lutte pour le CO´J c´r «u Journal Madrid •, sl-C"» pi r mo¡ et par mon avocat — qji est en méTie temps mon collabo-rtifjr poütique — Antonio Garcia-Trevijano 10. l´rior-.me de l´mo´cpendance Be Guinee-Equatoriaie. celui qui a P´éien e J-J. S-S. sur la scéne po-l´´iqj9 madrilén*.

Le ¡cuvernement • empécné ´l« public. tion de la suite, sous peine d» MiS´e immésiete du quotidien.

Dtp ;is »eplembre 1966, la direo l.on p .litique de c« Journal est entre le» m ¡ns ú´un groupe d´univercitfcires qit te sont proposés da le transforme1 . de quotidien populaira qu´il w..*._»,- t.*.

*\.«onn« rf´mfnrm.ition Obt!ait. en un orqane d´information ob-ject.f et Indépcnoant. Pour y arriver, i´s ont prolité d´une lol sur la pressa qui a Euppnmé la censure préalable, Ijquollo etait en vigueur depuis ´Ja Ciout de la guerra civüo en 1936. l.!ais, par cette méthode apparem-r.cnt simple qui consistait á agir tíans lo cadru de la légalité, Madrid a rus en éviüenca (´incapacité de cerlams Qouvernants á la mentalite ELtoníairo d´accepter la critique, eu;s¡ moderes, aussi constructive; cu´ella soit. Certains ministres auraient sans douta toleré un Madrid ir.aípendant; c´est l´amiral Carrero Blanco, ´avec ses technocrates, qu

a,decide, consciemment et délibéré-ment, la,, morí d´un journal connu, dont les posilions polítiques étaient quaüliées. de • centristes » par la presse européenhe.

On aurait pu deviner que la decisión (du.{jouvernement visant ¿ ínter-diré détinitivement le Journal étalt Inevitable, depuis la fracassante amnistié accordée par le Caudillo, le 1" octobre dernier, pour mettre fin aux répercussions potitiques du scan-Oale Matesa. Madrid aurait bien voulu diré ce jour-la ce que l´on a pu lire dans la grande pre;se indépendante du monde entier : la megnanimité tant vanlt-o du pénéralissime, & l´occa-sion du trcnte-cinquíeme anniversaire do son arnvée au pouvoir, étalt d´ebcrd des>in6e ¿ amnictier le gou-vernemant luí-mema. En effet, la carr.pjsne ler.cée contra l´amiral Carrero et ses tachnocrates. en aoút 19G9. par les ministres phalangistes Fraga Iribarne et José Solis, ¿t qul a _

abouti á l´ouverture d´une instruction contre lesanciens ministres Espinosa. San Martín. Garcia Moneo et Navarro Rubio et contre de ruuts fonction-naires de l´administration, a montró que ees derniers n´étaient pas seuls coupables, mais qu´ils devaient par-lager avec le gouvernernent entier les responsabililés polítiques de l´af-fairej´Eri´decretan! l´omnistie. le chef de l´Etat a reconnu. publiquement avoir comrhis une erreur en laissant porter l´affaire Matesa devant les trl-bunaux. Le gouvernement peut com-mettrQ la méme erreur avec l´affaira Madrid.

Un coup de frein

Oucls sont ceux qul, d´une facón ZL:S! complete et Implacable, veu-l´"´ tic-iruire rotre journal et pour-c.ci ? Le conlusionnisma qui régna ccns la poliíiqua et l´inlormation c;pjgnoles en raison de la censure, ees manipu´ations de la lol sur la presse et da la propaganda olti-Cnllo a pour principal responsable l´amiral Carrero Blanco. Au fur et á mesure qua ce dernier a accru ses pouvoirs au sein du gouvernement, depuis le referendum du 16 décem-bro 1S65 sur la loi organiqua de lEtat, un coup de Irein a été donnó au lent processus de libéralisation et de dómocratisation du régima. Ce processus était dú á l´aclion de certains démocrates chrétiens appa-rus sur la scéne politique en 19S1 et á (´impulsión ¿conoiniqua des tcchnocralcs entres au gouvernemont en 1957.

Prolitant do l´Sga de Franco, l´amiral a imposé l´intégiismo rígida qul est la sien en lonnant lo gouvarnement « monocoloro » d´octobre 1969. On estima génóralemont que J´- éniinenca grlse » de ce gouverne-mont est Lcureano López Rodo, ml-nlslru au pian da developpement. En talt, luí et ses collaborateura na sont, d«pula 1957, qua les Instruments da l´amiral Carrero Blanco. Chof de file da ce qu´on uppelalt, il y a quinze ans, • la troisióma forcé », le vice-président du gouvernement a eliminó ceux qul, au sein de ce mouvement, n´étaient pas des technocrates. II s´est débarrassó aussl des phalangistes et des demócratas chrétiens partisans de la collaboratlon avec le régima et . a constitué avec les technocrates fuñique forcé politique actuellement au pouvoir.

Etant donnéa celta siluation da monopole politique et da controle des moyens d´expression par le gouvernement, on peut comprendra la stupeur qu´a produita la publicaron dé mon articlo sur «La lutta pour le pouvoir au journal Madrid ». En effet, j´exposais dans cet arlicla que trois (orces étaient en présenca au sein du quotidien : les phalangistes, avec Luis Valero Bermejo, anclen ´administrateur du journal ; les lechnocrates, avec Luis Valls Taberner; l´un de ses financiers ; et enfin íes défenseurs de l´indépendance de Madrid.

En 19C6 et 1967, Valero Bermejo ¿•tai! sous-secrétalre aux finances, et il avalt deja tentó d´acquérlr la controle du journal. Luis Valls Taberner est l´homme fort de la Ban-qua populaire espagnole. Depuis la désignation, en juillet 1969, du prince Juan Carlos comma successeur de Franco, II a égaloment essayé, avec l´appul de Gonzalo Fernandez de la Mora, aujourd´hu! ministre des Ira-vaux publlcs, de s´emparer du journal.

Les relatíons de Valls Taberner avec López Rodo et Fernandez de la Mora sont connues. Mala son alliance avec les" phalangistes de Valero Bermejo a surpris, car ca dernier ´est un adversaire declaré des technocrates et notamment de López Bravo, ministre des affaires etrangéies, qu´il a durement critiqué et qu´il a accusé aux Cotíes d´étre Impliqué daña l´aflaire Matesa.

Pourtant. celta ulliance s´explique si Con sait qua la Banquo populaire espagnola a ele la plalc-torma de

I^.´.r^Tíwní ""«´•´ Hioo H.JQ hornmnq da l´amiral Carrero Blanco qua des phalangistes comme Valoro Bermejo. Ca derniar, on elfo!, n´a cu son posta ministerial el Espinosa San Martín nn´est devenu ministre que grSce & Valls Taberner. On cite leurs noms á propos de l´affaire Matesa.

C´est parce que Madrid, dans´un» serle ri´artlcles commencée — et Interrompue — le 11 octobre, se pro-posait de mettre en lumlére les llens existan! entre ees ditférents person-´ nages que le gouvernement, appuyé par les courants autorltalres et Inté-gristes du systeme, a decide de réa-fllr.

NI les phalangistes ni les techno-crales n´acceptent done que Je puisse me servir d´un journal en Espagne, memo si je controle la ma-Jorité de ses actions : pourquol 7 ´L´amlral Carrero Blanco ne peut ré-dulre au silence le journal Ya, qul est protege par les évfiques. Par peur de la liberté et de la vérité, II s´en prend é Madrid, la seul qui pourrail dénoncer devant l´opinion publique les manceuvres exercées par l´interméolaire de la Banque populaire espagnole pour contróler la poh-tiquo gouvernementale : explication? nécessaíres si l´on veut comprendre les raisons profondes de l´affaire Matesa, qu^a porté un coup definí-tif BU gouvernement « rnonocolore • de ,1969.

•te vice-président aurait pu se dé¡ barrasser. des hommes compromiu dans cette affaire. Mals II a préfér» E´allier avec ceux qul les soutenaient au sein de la Banque populaire espz-gnole. Dans le méme temps, son « émlnence grise », López Rodo, pre-nal! une option sur l´avenir en llant le destín .politique do l´amir&l Carrero Elenco au destin hlstorlque du princj .U.«n Cario».

La loi sur la preste violée

Valero Bermejo et Valls Tabernsr se sont done mis d´accord pour Introduce une action en Justice et demandar que les droits que me donne ma position majoritalra au sein de Madrid soient provisolre-ment suspendus. Les tríbunaux auront á se prononcer le 12 novembra sur cette affaire, dont on voit bien qu´elle est d´orígine purement politique ; sinon, comment supposer qu´on puisse discuter da la légitimité de mes droits de propfiétó sur la ma-jorité des actíons da l´entreprisa ?

On peut comprendre pourquoi les phalangistes et le banquier techno-crata pretenden! aujourd´hul me trainer devant les tríbunaux. lis ne veulent pas connaitra la vénfé. Et on m´mfprdit do faira connaitre dans le journal Madrid celta vérité ; pour-tant la loi sur la pressa édictéa par la gouvernement m´y autorise.

Mais le gouvernement viole, ce faisán!, sa propre lol de presse. La venta est que M. Valls Taberner a, avec l´appul des phalangistes, gravement obérá la capital et les ressources du journal. En effet, plus de 40 millions da pesetas ont ele retires da ses caisses da 1961 á 1970 : c´est la somma qul avait ele payée pour Cacha! du journal á son ancien pro-príélaire, M. Juan Pujol I II es! done éviden! que la banquier lechnocrata a ruinó l´entreprise en imposant des prSts et une méthode qua l´actuelle législatlon espagnolo considera comme usuralres.

La siluation de 1939

On veut me trainer devanl les tríbunaux sans me laisser la possibilité de me detendré devant (´opinión publique. Les technocrates et les phalangistes esperen! da celta-maniere me privar du droi! de vota que j´exerce en qualitó de propriétair* des daux tiers des aciions da l´entreprise. S´ils réussissaient celta operalion, M. Valls Taberner pour-rait devenir adminislrateur de la sc-ciété. puisqu´il controla deja un certain nombre d´actions, directement ou; indirectemont. Si mon droit de vote élait suspendu. c´est una sociélé financiera da la Banque populaire espagnola qui disposeralt da la majorüé des actions par l´mtermó-dmira da pióle-noms. l´un da ees derniers étant d´ailleurs ministra dans lo gouvernomont du general Franco. Toute cette opération est Illogalo niiioniia la lol de nressa 1´intardil tormüllement. Oa tout« maniere, la valour réella du journal ne sera!! pluj alors que culta d´un tas da ferrailla depreció.

Aussl longtemps qua le gouvernernent agirá de cette maniere dicta-toriale et que les libertes d´expres-sion et d´association ne.seront pas respectées, II ne sera pas possible d´avoir une Idee claire du rapport da (orces entre les ditférents courants polítiques de l´Espagne (organisa-tions ouvrléres, courants socialiste. démocrato chrétien, liberal ou con-tervoteur). Pourtant l´Etat est fort. II ,xie devrait done pas redouter la vérité et la liberté. II a la possibiiité da se taire respecler et de (aire 1>especter la loi. Une liberté d´lnfor-mation outhenlique ne pourrait ebso-lument pe» déboucher sur l´adula-üon, la servllité, la mendlclté ou la démagogle.

L´Espagne na pourra pas s´lnté-grer á la Communauté européenna eussl longtemps que restera eu pouvoir un gouvernement qul nous ra-méne é la situatlon de 1939. Trente-deux ans aprés la (¡n de la guerre civile, le gouvernement de l´amiral Carrero Blanco a, en renforcan! la tíiclature, assujnó touto la respon-sabililé de la tragedia espagnole. L´horizon politique n´est pas heureu-se,Tien! compIMement bouché : car Carrero Blanco~ et López Rodo n´ont pas encoré entre leurs malns la tola lité des pouvoirs, et Franco peut encoré diré le dernier mot. La prtmiére «forcé» était phalangiste. Ella a été épuisée en 1951 ; la deuxiéme, c´était une • certaine» démocratie chrétienne; elle a finí en 1957 ; et la troisiéme forcé « tech-nccratique • est morte en 1971 avec Caifa i re Matesa. II n´y a plus eujour-d´hui d´autre voie pacifique en Espagne que le remplacement de l´actuel gouvernement par une nouvelle torca rélormatrlco.

 

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