Autor: Creach, Jean. 
   Comprende l´Espagne     
 
 Le Monde.     Página: 4-5. Páginas: 2. Párrafos: 82. 

COMPRENDRE

I.- A LA RECHERCHE DE LA DIGNITÉ

L´Espagne a celebré une fois de plus, le 2 mai — le «Dos de Mayo • — l´anniversaire du massacre des

mamelouks de Mural qu´immorlalise le célebre tableau de Goya. De ce pays si proche. les Francáis

connaissenl deux visages la Ierre accueillanle aux tourisles ivres de soleil et de beauié. le pays encoré

privé des libertes démocratiques oü l´opposüion clandestine se beuite. comme on l´a TU au moment du

procés de Burgos, á une sévére re-pression. Pour la comprendre ioul á fait, cependant. il faui accédet á sa

nalure profonde. lelle qu´elle emerge du long isolemeni moral el politique oú l´oni refoulée l*histoire et le

souvenir d´une atroce guerie civile. Vieux connaisseur de notre voisine. Jean Créach. qui ful jadis

correspondan! du • Monde » á Madrid, nous propose ici son interpretaron.

Madrid. — Chaqué annee, au coeur de Madrid, dans le quar-tler du Dos de Mayo, une pro-cesslon honore

le souvenlr du massacre. Elle longe les facades qu´a connues Goya, remonte la rué de la Palma et passe

devant un petit café. Nombreux parml les clients sont les an-clens prisonnlers politiquea. Le patrón, un

Asturien, a eu ladís des « difficultés » : c´est un géant •d´une soixantalne d´années. épais de la poltrine et

dPS pau-mes.

L´an passé, un nousreau venu affectait. ce 1our-lá, de farolear au milleu des nabltués, de (aire le faraud :

indifférent au cla-quement des dóminos, aux canti-ques dont la rumeur s´appro-cbait, 11 débralllalt ses

pecto-raux et les éventait. Dans la rué, la processlon plétmalt. L´Astu-rien chaloupa lusquau seuil du café

et s´agenouilla. Derrlére luí. leur chemise blanche bou-tonnée sui la gorge, tous les clients l´imitérent.

L´autre tourna le dos et se mit á tambouríner le zinc avec son verre. Le patrón se releva, marcha sur luí,

abattit sa paume sur son épaule et le plaqua sur les dalles

« Indecente i latssa-t-U tom-ber, homme sans honneur. r

Decencia, decoro, pundonor. honra, categoría, tacha, monta, dignidad., le castlllan dlspose d´une infinité

de termes pour dé-slgner cbacune des tacettes de la fidélité d´un bomme a soi-méme et a ses certitudes

Cette fidéüté ne seralt qu´une rencon-tre avec Sénéque le stníque de Cordoue. si deux traits séculalres du

comportement hispanlque n´en avalent modifié l´expressinn : le penchant inconscient á se sa-tisfaire des

apparences et l´ex-traordinalre vitalité de la race. La solí de dlgnité, réelle ou tétate, est prtmordiale au

cffiur de tous les Espagnols, et leur vitalité fait de sa rechercbe un cnrabat quotidien dont l´íssue

commande le bonheui ou le malheur de cha-cun.

Quafre séces de frustrations

Or cette dlgnité, l´Espagne, au cours de son bistoire, ne l´a vral-ment regué en partage que pen-dant une

cinquantaine d´années du selziéme siécle, de ce Siécle d´or, qul rtt l´apogée de sa cuitare et de sa gloire,

prélude d´ail-leurs, sous Philippe II, á sa ruine. Et le psychisme de son peuple est fondamentalement,

aujourd´hui, celuí d´une collectlvité a qul la réalité de cette dignité a été re-íusée

A se persuader passionnément qu´lls étalent les t détenseurs de la /oj ? chrétienne, les rois d"Es-pagne ss

ruinérent: pour vivre, entre HP2. date de la rt-conqueic de Grernade E-JT l´Islam par Isa-belle la

Catholique, et 16G5, quivit la mort de Philippe TV. Us anéan-tirent ou cbassérent, avec les Juifs et les

Árabes, non pour leur race tnals pnur leur fol. tous les flnanclers du rnyaume et la plupart des

eommercants et des artisans. La conquéte de l´Améri-que au nom de sa religión transforma Torgueil

naturel de I´Espa-gnol en fierté : elle luí fit dé-truire d´un cceur léger, au sei-ziéme siécle, la civillsatlon

pré-colombienne et 1´empÉcha de prendre garde, au dix-hultiftme siécle, á la naissance aílleurs en Europe

de la civilisation indus-trielle. Cette négligence le priva de donrier A sa dignité un moyen de pulssance

durable Quand 11 s´en avisa, U étalt trop tard : l´or arraché á l´Amérlque s´était investí á Genes, á Lyon, á

Anvers, aprés avolr payé les guerres « pour la fol >. En Espagne, entre-temps, cbáteaux, oathédra-les et

tous les peiritres d´Europe capables de montrer Dieu et Dleu dans l´homme, mais pas d´indus-trle La trame

d´une premiare frustration s´était formée.

A dífaut d´un corps pour sa dlgnité. la soclété espagnole se fa-briquait un masque : tnéprlsant sa ruine, elle

interdlsait a l´hidaígo, hijo de algo — fus de quelqu´un », qu; ne se vantait de l´étre 1 — de travailler de

ses ccalns. A la fin de sa vle. Velas-quez. abreuvé d´avanies par les « Grands », fit entendre á Philippe IV

qu´ll désirait recevoir un « hábil » de l´ordre de Saint-Jacques. Seúl cet ennoblissement luí permettralt de

les traiter « de poder a poder », de pouvoir á pouvolr, d´étre leur égaL II re-

courut d´abord á des certificáis de complalsance pour établir qu´il n´était pas roturier et qu´ll ne travaíllait

pas de ses mains. Le leurre éventé. Philippe IV dut en appeler a l´autorité supréme de l´ordre, au pape —

alors Alexan-dre VII — pour que füt levé l´tn-terdit dressé par les chevaliers devant l´artiste, un «artisan».

Toute la littérature picaresque montre comment l´Espagnol se prit á substituer, á des biens réels qu´il ne

parvenait pas á creer, le bien fictif qu´est cette contre-fagon de la dignité, la superbe. II serait malséant

d´en plaisanter, á la francaise : elle est rarement le fait de peuples qui ont réussi leur histoire. Celle de

l´Espagnol

— á l´inverse de l´orgueil anglais

— s´est tissée á mesure qu´il dé-couvrait l´amenuisement de son pouvoir sur les hommes et sur la

matiére. Les moyens manquant á cette arrogance que, deja au XVIP siécle, notaient á Madrid tous

les ambassadeurs. et qui ren-dait délicat le réglement de la moindre affaire, la glorieuse fierté fut bientót

l´expression d´une grande douleur.

Le dernier siécle et le debut du nótre parachevérent la dégrada-tion de l´image que l´Espagnol recevait de

lui-méme. Pendant la Révolution francaise, les pau-vres défaillances d´un Charles IV. berné par sa femme

et par l´amant, le ministre Godoy, con-duisaient au viol de Espagne par Napoleón, á l´arrivée, avec

Ferdinand VII, d´un ultra de l´inqui-sition et de l´insularisme, á l´abandon des colonies d´Améri-que; enfin,

aprés trois conflits dynastiques, les guerres carlLstes, au coup de gráce : la guerre contre l´Amérique en

1898 et la perte de Cuba, dernier symbole d´une gloire morte. L´incurie. la ruine, autant que 1´ h u m e u r

venaient encoré une fois, en moins d´un siécle, de faire man-quer á l´Espagne le second train de

l´industrialisation et cette libé-ration des structures féodales oü toute l´Europe s´était engagée. Elle perdait

une nouvelle possiblité de s´enrichir et, selon sa nature, de dominer l´argent; de se mettre á jour ; de

donner un corps actuel et concret á son besoin de dignité.

La troisiéme chance de se mo-derniser et de retrouver en Europe la place á laquelle elle aspirait luí fut

offerte avec la guerre 1914-1918 Sa neutralité lui permit d´équiper tous les belli-gérants Elle manqua cette

chance comme elle avait manqué les autres : le nouveau pactóle enri-chit les banquiers d´Espagne et les

hommes d´affaires étrangers mais, sauf quelques capitaux places dans des entreprises plus ostentatoires

qu´utiles, ríen n´alla aux grands ¡nvestissements d´une infrastructure industrielle. Quant a l´intelligentsia

espagnole. qui eút pu devenir le ferment d´une vie nouvelle, son attitude tient tout entiére dans le mot

d´Una-muno, « Que les autres inven-Unt I» C´était, á la castillane, le mépns des questions d´argent, mais

aussi l´aveu de la résigna-tion. C´était exprimer le désespoir d´un peuple destitué du destín qu´il se croyait

appelé á vivre.

A ees trois siécles de frustra-tions, la guerre civile est venue ajouter un double traumatisme : chez les

vaincus, une humiliation qui a enseveli toute une généra-tion dans un irremediable com-plexe

d´infériorité, dans la ter-reur devant les vengeances, dans la rancceur face aux injustices des vainqueurs.

Chez les plus politisés de ees derniers — au plus haut point dans la Phalange — une surestimation

maniaque de soi. Chez les uns et chez les autres, la méme honte inavouée d´avoir ajouté les traits d´un

fauve á la figure tragique de la patrie. Chez les plus démunis. la hantise de l´instabilité et de l´insécurité

qui avaient affamé leurs ancétres jus>j»íau debut de ce siécle.

La £>ínérnt¡on d´aprcs la guerre civile — c"est-á-dire quelque 60 To de la population — s´est assuré-ment

libérée peu á peu des vieil-les alicnations, en partie gráce á son mieux-étre matériel. Elle n´a pas encoré,

sauf exceptions. pris le pays en charge, et la vle espagnole leur demeure assujettie. II en va ainsi

notamment de la masFe rurale : la transformaron en dix ans du paysage campa-gnard, les longs sillons

paralléles des charrues modernes, l´arrivée des moissonneuses-batteuses n´ont en ríen modifié sa

psychologie : recnie de travail, tous ages mélés, ses ubres profondes sont les mémes que celles de la

classe moyenne régnante et de la société militaire. Tant d´offenses, tant de glas : cela rend grave, agressif,

vulnerable, et avec le méme besoin éperdu de dignité, avide d´attentions, d´amitié, de trato: d´égards. C´est

ce trato qui regle, au-dedans des hiérarchies, la re-lation humaine. Souvent, surtout á la campagne, il est

bonhomme et paterneL Mais chez bien des cadres, dans le petit atelier comme á l´usine, il arrive qu´il soit

fait de morgue et d´humiliations : il contribue á. expliquer, avec les facteurs proprement économiques,

l´émigration ouvriére ve rs la France — donde nos tratan bien, — oü Ton a des égards pour nous.

Compenser fes ressenf/menfs la lourdeur et la complexité de cet héntage aident á comprendre l´attitude

des extrémistes de droite et de gauche, et celle des jeunes militaíres.

L´exaltation de la violence, chez les séparatistes basques de l´ETA, est avant tout un moyen de compenser,

par leur geste personnelle, des humiliations séculaires. Le ressort est le méme chez les exaltes du >

Christ-Roi >, fanatiques de l´intégrisme, fils de ees car-listes que raille un dicten popu-laire : «... animaux

qui descen-dent des montagnes. commument et tuent un homme. ? En 1936, Us massacraient les

nationalistes basques en leur refusant la corm-munion que ceux-ci leur récla-maient au nom de la méme

foí. Tout au long de ees derniéres années, on les a vu briser le mo-bilier des paroisses « modernes > de

Madrid et frapper, sous les yeux d´une pólice inerte, des pré-tres accusés d´appliquer les consignes de

Vatican n et de Paul VI, «le Pape communiste ». Les Espagnols de la nouvelle société ont beau récuser

ees extrémistes, les réactions de ceux-ci font partie, au méme titre que l´aménité et

l´urbanité de tant des leurs, d´un patrimoine indivisible

Chez les jeunes officiers, l´en-seignement des Acadénaies vivifie, de promotion en promotion, les bons et

les mauvais souvenirs de l´histoire nationale, mais une discipline extrémement ferme controle et canalise

les réactions. Peut-étre la vulnérabilité aux offenses et aux injustices s´en trouve-t-elle accrue, surtout

quand clles viennent de l´étran-ger, surtout quand elles viennent de la France, puisque celle-ci est t»nue

depuis Richelieu, tantót á raison tantót á tort, pour le principal auteur des déboires de l´Es-pagne. Si le

general Franco est demeure si aisément au pouvoir depuis plus de trente années, contre l´attente de tant

d´augures, ce n´est pas seulement parce qu´il a eliminé ou neutralisé ses adver-saires, c´est parce qu´il a

répondu d´une fagon pratique au besoin qu´avaient les Espagnols d´une dignité réelle. N´a-t-il pas creé une

économie inexistante avant lui, fait reconnaítre son Etat par les plus puissants du monde, at-tiré des

millions de touristes, les mettant á méme de témoigner du renouveau de l´Espagne 1

II. - PRÉSERVER LA PAIX INTÉRIEURE

Madrid. — « Croyez-vous qu´á Fragüe oti a Varsovie nous pour-rions bívarder comme nous le faisons ict?

Discuter du régime, volr d´aTítiens ministres, attaquer publiquen e;it le gouvernement ?... Et nous cutres,

qui nous oppo-sons á ce régime, diner avec le successeu- de l´actuel chef de l´Etat sais avoir á nous cacher

?... Tenes I ¿i je devais choisir entre le comnunisme, méme polonais, et le fraiquisme, méme le

franquisme atr des années 50, pas d´hésitatiins: je me ferais fran-quiste!»

C´est m ami des années dif-ficiles, l´in des leaders de ce qu´on applle á Madrid «l´oppo-sition

déaocratique», un socia-liste bon temt, et qui, naguére, ne voyaitd´autre issue á la dic-tature qie le blocus

par les grandes iémocraties et l´inter-vention d l´armée...

Des piées de jambón, des bardes d lard, pendent aux poutres das cette «tasca» gali-cienne de H.idrid — «

le Lacón », le lard. ci pas un étranger. les Chato, les verres de vin, glissent d´n bout á l´autre, pres-tement

exédiés jusqu´á la main du client. Le rite est respecté : chatos d´aord, déjeuner ensuite á la paysans —

caldo gallego, ce bouillonde Gallee qui est une épaisse soné aux choux... fabada, le cassouls fondant des

Astu-ries. Et dejréves coulées de valdepeñas, cerin gris de la Manche á reílets ,renat et á goüt de caillou.

«Les cirsíyucnces du procés de Burgos.. Vne situation en-tiérement muvelle-. Avant tout, une arniéi

lévzúlée.. Pas alertée dans le sm que vous croyez a, l´étranger son r.aíionalisme est rentorcé. lie se sent la

Grande Vestale dth Patrie... Et puis, il y a cu is mar.ifestations du 17 áccemte, á ¿Madrid, á Barcelone,

damtoutes les prrjvinces...

Les ofjiciers n´y étaient pas seuls: á Madrid ils sont au máximum quatre ou cinq cents.- Le 17, sur la place

d´Orient, il y avait dans les trois cent mille per-sonnes et pas seulement des bour-geois... Les réflexes

nationaliste$ ont joué: VETA ce n´est pas seulement á nos yeux la violence possible dans la rué — nous

n´en voulons pas. C´est le risque du séparatisme, du démembrement de l´Espagne... L´opinion francaise a

donné l´impression de faire cause commune avec des gens qui veulent démembrer le pays: si nous

sommes aujourd´hui der-riere l´armée, c´est qu´elle protege l´intégrité de l´Espagne.»

Le lendemain, á Palomeras, aux confins de la banlieue madriléne et des chaumes qui descendent vers les

b a 11 a s t s des lignes d´Andalousie, je retrouvais les compagnons d´une communauté chrétiennne.

magons, mécaniciens, médecins, employés._ Age moyen : la trentaine. Couleur politique : entre le

socialisme chrétien et le marxisme. Paradis revé : TU.R.S.S

« Alors... Burgos? »

Réponse sans détours :

« Comment veux-tu que nous soyons d´accord avec ceux-lá, ceux de l´ETA... Qu´ils tirent, d´accord! Mais

nous arracher un morceau de la mere patrie. Ca, jamáis! »

Et l´un dw sargons aura ce mot :

« D´ail-eurs, l´armée pense comme r.cus. »

Ordre dans la rué. Intégrité du territoire national : aujourd´hui tout projet politique espagnnl pour ¿tre

viable doit se sou-mettre á ees deux impératifs de la sccurité, Mais Burgos n´a pas seuleir.ent abouti á les

raviver. Dans un pays oü depuis trente ans la politique était faite ds minuscules mouvements brow-n:eu5

caris une atmosphére raré-fic\ la ^cousse du procés, sui-\v.r.t le scandale Matesa et les iv..:i:or.s qu´il

déchaina aprés la dti.jna´.icn du prince Juan Carlos ccrr.rr.? successeur du general Frr.nco. CM chocs ont

conduit touj ¡es camps á la reflexión. Un bras^ii-o a´idées neuves se fait aux plus hauts niveaux. des

reEroupc~.en:3 s´esquissent publi-qucrne.it, des hommes se décou-vrent á íravers une activité politique

¡"pe-sable il y a quelques mois : en doit se demander si, partie p^r consentement des nou-veaux l-.ornmes

du régime, partie par tíynamisme de la nouvelle société, la véritable condition de la sccurité. le

consentement des Espagnols á leurs institutions, n´c3t pas en train de se former.

La suecess/on du Caudillo

On ne peut comprendre la situation actuelle et les nouvelles conditions de la sécurité interne de l´Espagne

sans connaítre ce´.les dans lesquelles s´effectuérent en 1969 le réglement de la succes-sion et l´installation

du nouveau cabinet.

Dans les premiers jours de 1970, un grand humaníste espa-gnol, M. Pedro Saenz Rodríguez, qui avait été

le premier ministre de l´éducation nationale du general Franco, quittait son exil de Lisbonne. Trente

années durant, sa fidélité a don Juan de Bour-bon — le pére de Juan Carlos — l´avait lié á son sort. II

rentrait a Madrid, il retrouvait l´Univer-sité. n avait été jusque-lá pour le general Franco un ennemi

acharné. Ce retour ne signifiait pas seulement la paix entre la ¡r.onarchie des Bourbons et le chef de l´Etat

espagnol.

L´ESPAGNE

Par Joan CREAS!»

. Six mois plus tót, le 22 Juillet 1969, le general Franco annoncait á la tribune des Cortés qu´il choisissait

p o u r successeur le fils ainé de don Juan, le prince Juan Carlos... II s´assit, et le prince Juan Carlos se

leva devant les micros, sanglé jusqu´au cou dans son uniforme kaki de capitaine d´infanterie. Dans un bref

discours dépouillé de rhétorique — personne n´y avait prété la main et le general avait refusé d´en prendre

connaissance, — il acceptait cette désignation. Franco le regarda les larmes aux yeux. II faut avoir vu la

scéne pour comprendre la profondeur de la mutation que le régime venait d´accomplir. Les hommes qui

avaient su préparer au general cette heure-lá conserveraient longtemps sa confiance.

Don Juan avait iusqu´alors constamment proclamé son reíus de renoncer aux droits qu´il tenait de son

pére, Alphonse XIII. Mais, depuis 1966 envíron, les partisans de ce refus s´étaient pour la plupart lassés ;

comme tant d´autres, ils en étaient venus á estimer que seule une «instauration» en la personne de Juan

Carlos, et réalisée par le Caudillo de son vivant, pou-vait concilier l´intérét de la dy-nastie legitime et la

reserve de maints .militaires á son égard. En méme temps, l´autorité de don Juan, pas toujours bien

entouré, s´affaiblít dans des intrigues dont il avait tout ignoré. Quand Juan Carlos fut designé, on le poussa

á le désavouer. II écouta le plus sage de ses con-seillers et se contenta de diré, dans un manifesté, qu´ « il

se con-sidérait comme spectateur » de l´événement. C´était s´acheminer vers la reconnaissance. Deja, le 21

juillet, il avait dissous son se-crétariat politique et son conseil privé. Ce serait tout ignorer de l´affection et

de la confiance entre le pére et le fils, qui s´ex-primérent, ce méme 23 juillet, dans deux conversations

télépho-niques entre Madrid et Estoril, comme du caractére du comte de Barcelone, incapable de

machiavélisme, que de croire son acquiescement batí sur des arriére-pensées. Une formule of-ficielle

mettra un jour son baume sur le sacrifice de don Juan et scellera de facón publique son consentement.

Tout privé et fa-milial qu´il eút été, celui-ci était fundamental : il passait sur la légallté franquiste une

onction de ¡égitimité. Cette fusión allait dégeler une vie politique figée depuis trente ans et donner lieu á

des rapprochements essentiels.

í/Opus De/, groupe de press/on ou foouc émisso/re?

La désignation de son successeur par Franco créait la pre-miére condition d´une succession pacifique.

Deux autres man-quaient encoré : l´enracinement de ce réglement dans le pays ; l´adoption du prince par

l´armée.

Pour permettre á cette greffe de prendre, le general Franco avait en octobre 1969 confié le gouvernement

á l´équipe qui, depuis huit ans, préparait 1´ « instauration » du prince : celle de l´amiral Carrero Blanco,

více-président du conseil, et de M. Laureano López Rodo, ministre-eom-missaire au plan Elle était dé-

pourvue de toute base politique, méme au sein du régime. De tou-tes les forces qui le soutenaient depuis

trente ans : Action catholique, Phalange, traditionalistes, syndicats officiels, armée, seuls reoevaient un

portefeuille les hommes ralliés sans reserve á Juan Carlos. D´entre les propa-gandistes de l´Action

catholique un seul demeurait, M. Silva Muñoz, avocat d´Etat, homme de droite, et qui allait á quelques

mois de la, se réservant peut-étre pour un autre moment de son pays. laisser son portefeuille, les trayaux

publics, á l´une des tetes politiques de l´actuel gouvernement, M. Fernandez de la Mora, l´un des auteurs

de l´instauratíon. M Castiella, ministre des affai-res étrangéres de la precedente formation, usé par douze

ans de gouvernement, avait été ecarte sans ménagement, en partle — semble-t-il ~— pour sa fe´rmeté en

face des Etats-Unis.

Le manque de base politique de ce gouvernement allait permettre aux ultras de la Phalange et a la droite

de l´Action catholique de tenter contre luí une double oífensive en exploitant le scan-dale Matesa et

l´impopularité de l´Opus Dei.

Dans un pays comme l´Espagne, oü de tout temps on a vu les hqn-neurs masquer l´imposture et l´in-famie

accabler les plus grands des saints, il sera toujours dif-ficile de diré avec vérité et jus-tice en quoi

l´impopularité de l´Opus est justifiée et en quoi elle ne l´est pas. Institution catholique, l´ceuvre est accusée

de se comporter en groupe de pression Cette opinión n´est pas seulement soutenue aujourd´hui par des

gens évincés du pouvoir mais par des personnalités de sérénité insoup-connable :

1) Quant á la mainmisa do l´Opus sur l´Etat», de rócente sondages établlssent que la par-ticipation de ses

membres au gouvernement serait de trois ministres (M. López Bravo, affaircs étrangéres ; M. López

Rodo, plan ; M. Vincente Mortés, lui-méme pha-langiste, logement). Pour la haute administration, on

releve un mem-bre de l´Opus á l´intérieur, un á l´information, quatre au plan ; enfin une dizaine aux

Cortés; au-cun dans les forces armées. dans la diplomatie, au Conseil natio-nal ou au Conseil du royaume.

Nous connaissons des ministéres et des présidents de tribunau´x d´« opposition » (institution qui jotie le

role des jurys trancáis d´agrégation) qui excluent par principe, par phobie de l´Opus, les candidatures de

tout professionnel membre de cet institut.

2) On trouve des membres de l´Opus á la tete et au sein des principaux noyaux d´lnfluence sui-vants :

université de Pampelune (confiée par le Vatican á l´Opus Dei en tant que tel, de mérne que le fut jadis

celle de Deusto — en Biscaye — aux jésuites), Banco Atlántico, quotidien Madrid (opposition libérale),

hebdomadaire Actualidad Española, agence Europa Press, éditions Rialp, chai-nes privées de Radio-

Madrid.

Les propagandistes de l´Action catholique, les jésuites, les fran-ciscains et la plupart des ordres religieux

d´Espagne sont établis depuis trente ans au sein d´orga-nisations plus nombreuses et puis-santes, et qui

procurent á ees ordres avantages et puissance tem-porelle. Cette mainmise triom-phaliste et obstentatoire

du catho-licisme espagnol est la cause de l´anticléricalisme chronique du pays, et des bains de sang que

l´Eglise y a subís. L´Opus Dei, en general, s´est efforcé d´éviter le triomphalisme, mais, á l´égal des

propagandistes de l´Action catholique quand ils étaient au pou-voir, U arnve que certains de ses membres

qui s´y trouvent á pré-sent tantót « recommandent » des ceuvres ou des entreprises qu´ils estiment «

spirituellement » útiles, tantót pratiquement des métho-des de recrutement oü l´armée voit une « captation

insidieuse »

3) Le principe de pauvreté indi-viduelle oblige chaqué membre de l´Opus á lui destiner la totahté do ses

galns et a vivre avec les sommes qui luí sont resérveos selon le mínimum jugé par l´CEuvre indispensable

á la vie professionnelle et familiale. Les liquidltés ainsi constituées. dó-rJílTf- l.´OfjJia., >yiJv´.!/v3-

rwv3>- -v,«í. besoins d´établissements d´enseí-gnement et d´organisations sociales •crees par l´CEuvre.

Personne ne conteste en Espagne l´ascétisme personnel de ses membres — célibataires ou mariés, — mais

il arrive que l´Espagnol cou-rant soit surp_ris par le confort de ses collectivités. II arrive aussi que, les

sociétés de perfection étant peuplées d´étres humains, les ten-tations du monde y soient parfois plus fortes

que celles de la sain-teté. Ces cas sont rares et sanc-tionnés.

4) Aux reproches qui lui son! adressés, l´Opus répond : « En Espagne seulement, l´Institut pos-séde trente

mulé membres. Le¡ uns sont ministres — trois, — d´autres mgénieurs, professeurs ouvriers, etc Les uns

sont de droite, les autres de gauche. Le role de l´CEuvre n´est pas d´inter-venir dans lew me temporelle,

comme c´est le cas pour les autres organisattons catholiques, mais de tortitier leur vie spirituelle et de

permettre á cfiacun, en vivant les principes du chnstiamsme et si possible une vie de perfection, de

dévelppper librement sa per-sonnalité.»

On ajoute : « López Rodo pas-sera. L´Opus Dei demeurera. »

5) En 1969, l´enquéte sur le scandale Matesa établit que son auteur, ancien eleve d´une ecole de l´Opus,

avait fait á celui-ci un don de 2 millions de pesetas et que le dctournement de 10 mil-liards avait été

possible gráce á la « complaisance admin-strative >: — et nullement rémuncrée — de deux ministres et

du gouverneur de la Banque d´Espagne, ti u£ trois lies á l´CEuvre. II fut nnnoncí á Madrid en févner. cette

>mn4e que le procés ne pourrait pat, venir avant deux ans ¿e dflai étant nécessaire pour communi-quer le

dossier á toutes les pcr-snnnes concernées par l´enquéte. Le code de procédure ava.it beau la justifier,

l´armée prit mal jette remise. Elle y retrouvaít, autoui d´une affaire oü avaient été impliques des gens de

l´Opus, le hale trouble dont ses ennemis lui t´ai-saient grief.

Un transferí du pouvair

Depuis quelques semames, oes rencontres ont lieu entre le chef du haut état-major, le señera) Diez

Alegría, et M Lopcz Bravo ministre des a f f a i r e £ étran-res. Ont-elles eu pour objet d´ini-tier l´armée á

la diplomatie d´ou-verture á l´Est ? N´ont-elles pas permis d´évoquer les relations entre lea ministres de

l´Opus ? Ces conversations ont-elles amqrcé une tréve ou preparé la paix ? Contribueront-elles, en méme

temps que la publication á Rome, ccttc annúc. d´un nouveau statut de l´CEuvre et d´un annualre de ses

membres en Espagne, á clanfier une atmosphére encoré tres lourde ? Une telle clarificaron, rétablissant

l´CEuvre dan? son domaine et ses membres ministres dans le leur, aurait pour premier effet de dissiper les

equivoques entre le gouvernement et l´arrnée, seule forcé qui méiite ´ittention et seul appui qui bolt

Indispensable au cabinet. La seoousse de Burgos a serví celui-ci en íncitant chacun et d´abord au sein du

régime, á la méditatlon et á IP t-éve. Les convoitises sont trop grandes, ici et la, pour qu´elle dure semble -

1 - il, longtemps, méme si les cris de «A,cs militaires au pouvoirl» que. le 1" avril — anníversaire oe la

fin de la guerre civile. - poussaient sous les fenétres du capitaine general de Madrid l´un c"es chefs des

ultras, M. Blas Pinar, méme si les Inscrlptlons dans le meilleur style mussollnlen dont lui et les siens

sallssent aujourd´hui les murs de la capitule espagnole raffcrmlssent dans l´esnrit des militaires le cablnrt

et sa politique.

Mais désormais. HU coeur méme de cette bonace, une seule vérité est admise par toutes les tetes

lucides d´Espagne : si le gouvernement ne connaít encoré aucune opposition sérieuse dans la presse, aux

Cortés, au Conseil nationai, ce n´est pns que la censure ou la bassesse sccllcnt les bouches — i) suffit de

suivrn ´es travaux des commissfons des Cortés pour se convaincre du contraire, — c´est que ce

gouvrrnement a .RCU son autorité du general Franco, uni-que source, pour le moment, du pouvoir. SI lo

transferí de ce pou-voir á la soclctó cspagnole n´était pas operé avnnt f,a dlsparition, quelles que soient los

Instítutions, méme plebiscíteos, ouelle qu´ait été l´hablleté du roíTlement suc-cessoral, la palx intérlctire

risque-rait d´étre rapidpmcnt pn péril.

///. - VERS LA RECONCILIARON DES ESPAGNOLS

Madrid. — Aupres du Retiro, l´un de ees cossus cabinets d´af-faires qu´on voit prospérer depuis une

dizaine d´années. Trois étages de bureaux ; moquettes et fleurs Un jeune agrégé de droit admi-nistratif.

cadet d´une famille de juristes reputes; hier encoré le régime traquait certains d´entre eux. Son ton

politique ? « Le communisme en Espagne n´est plus un danger. Les plus acontes de ses leaders sont de

type ita-lien. Ríen de stalinien... Pour étre admis dans la légalité, ils signeraient n´importe guel contrat de

paix_ sacíale : avec la mau-vaíse réputation qu´ils ont dans l´armée... et ils ne sont pas nom-breux... ils

savent que c´est leur seule chance...

— Un contrat ? Avec qui ?

— Avec la monarchie... Le jour oü Franco dísparaitra, Juan Carlos sera chef de l´Etat, et personne ne s´y

opposera.

— Vous acceptez done une monarchie Issue du régime et un roí designé par Franco ?

— Je ne suts ni monarchiste ni ´ anti-monarchiste, mais la désignation du prince par Franco a

complétement modifié le paño- , rama politique... Encoré au debut te 1969, personne n´y croyait... Elle

:st maintenant la, cette succes-non I C´est la seule capable de lous éviter une guerre civile... Et mis,

cette fois, Juan Carlos parle m langage distinct de celuí du •égime... Vous avez lu ses decía- • •ations du

12 mars ? Pour la pre-niere fois depuis trente ans, une >oix autorisée place expressément a justice avant

l´ordre... » (1).

Le 12 mars dernier, lors d´une •emise de bourses d´études. le >rince déclarait : « Bien des lenoirs

individuéis et sociaux doi-´ent étre accomplis pour attein-\re au bien-étre dans un cadre ´.e iustice, d´ordre

et de liberté... ´ toyes certains QUB je ne serai amáis une digue qui contient, nais un chenal oü l´on puisse

:vancer avec ordre : c´est un roí rf! notre temps que je veux étre in jour... » r

— Quels hommes, á votre sens, lourraient étre avec lui une ga-:iní.in íln nniv cn^í^)» o

« Le gouvernement devra avant ´.out inspirer confiance o. l´armée. Étre une garantís d´ordre dans la rué.

Done étre préside par un mi-litatre de grana prestirte... II y en a deux ou trois. Mais beaucoup de gens

pourraient s´y retrouver : pas seulement des libcraux (sui-vent des noms de professeurs et l´économistes

socialisants) — mais des hommes de l´actuel gouvernement • par exemple Torcuata Fernandez Miranda,

le ministre du mouvement (phalangiste) ; Herrero Tejedor, le procureur du tribunal supréme (phalangiste.

sym-pathisant de l´Opus) ; Antonio Ponían (directeur du quotidien Madrid, associé de l´Opus et fon-dateur

de son université á Pampelune) ; Ruis Jiménez (ministre de l´éducation nationale il y a vingt ans,

aujourd´hui un des leaders de Poppositlon libérale).

— Ainsl, vos amis progressistes a cote de membres de la Phalange et de l´Opus...

— Ces caíégories-la sont tout á fait dépassces... Et ees hommes-lá sont tout á fait « tragables » —

absorbables. »

Méme disposition a l´ouverture dans la nouvelle génération du parti sociallste (clandestin...). A propos du

prince. une réaction analogue.

« Pour la premtére fots, quel-qu´un s´intéres»e á nous : ,il nous écoute... avec quelle attention ! Et il est le

Intuí chef de l´Etat... C´esí mcroyable... Que fera-t-ü de nos opintons ? Nous n´en savons ríen... Pour

l´instant nos person-nes, nos idees, ne sont plus traitées en hor»-la-loi... Ppurra-t-il renoncer á ceux qui

vivent du systéme actuel ?... Et ne pas inquiéter Varme e ?... t¡

De telles paroles s´entendent aujourd´hui, dans la bouche d´hom-mes de trente á quarante-cinq ans, á tous

les niveaux de l´op-position. Ne serait-elle pas en train d´accepter « la monarchie de Juan Carlos » ?

Plusieurs événements ont fait évoluer l´oppositipn de la gauche — de la señera tion de la guerre civile et

de cello qui l´a suivie, — les tendances libérales ou socia-lisantes étant au moins aussi fortes, méme quand

elles ne sont pas formulées. chez les Espagnols qui n´ont pas connu la guerre que chez ceux qui l´ont

vécue. Parmi ees événements, la lo¡ Fraga d´anclen ministre de l´in-fonnation) de 1964. qui sans sup-

primer la censure en réduisit l´ar-bitraire; le retour en Espagne d´emigres ¡Ilustres : Bunuel, Ramón

Sender, Max Aub, Pedro Saenz Rodríguez, créateurs l´un de films, les autres de poémes et de romans. le

dernier d´idées politiques ; retours parfols voilés par l´exi! d´autres : aínsi du pro-fesseur Antonio Tnvar,

ancien phalangiste, mala homme d´ou-verture, hier encoré recteur de l´université de Salnmanque. parti

pour pello cta TUbinaen. Kn mGme temps, des relations commerciales avaient été nouées avec l´Union

´Páttto´&é iÜiíi^^ík´fir v6V,ÍÍ"v,¿P-ter le chef de l´Etat espagnol. ´Ces derniers développements ont été

décisifs. Ils ont signifié pour l´oppositioa. tantót une « trahi-son », tantót une sorte de légiti-mation «

démocratique » du régime. autrement puré que celle opérée par les contrats militaires des Américains. II

est possible qu´en laissant cette gauche´ « dés-emparée » — au sens esp_agnol de «sans abrí», — cette

évolution n´ait pas été étrangsre au mouvement de certains des siens vers la monarchie. des l´instant oü

celle-ci. dans la personne du prince Juan Carlos, gardait ses distances vís-á-vis des groupes politiques du

régime, ne se com-promettait ni avec ses ultras ni avec ses capitalistas, et n´affir-mait sa fidéllté qu´á

l´armée.

Un non-conformísfe

Cet accueil répondait a la dis-position tout hispanique á recher-cher le contact avec les hommes plus

qu´avec les ¡dees; elle accompagnait l´usure des preven-tions et des rancoeurs. Burgos, enfin. était venu

raviveí chez tous les motivations séculaires, la sen-sibilité á l´offense collective, la conscience d´une patrie

commune et d´une communauté de destín : tous aujourd´hui ont besom de s´ouvrir les bras

Politiquement. de telles rencontres de l´oppositipn démocratique avec la monarchie peuvent habi-tuer peu

á peu l´une á l´autre, méme si les individus demeurent irreductibles a tout conformisme Un petit zinc

minable á Pentrée de Tolede Aubergines au vinaigre •jt orejas, sorte d´infames crepés soufflées au suií

J´avais emmené un gaíllard de quelque =oixante-dix ans, Raimunün. sec et noir somme une gousse de

vanille, un ancien sergent de l´armée républi-1 saine, premier á entrer dans París 1 en 1945 avec un

bazooka et qui vit á Madrid d une retraite de l´armée francaise Ce vieil ami 1 avait á régler

je ne sais quelle histoire de parrainage

Dans notre dos un caporal üe la garde civile - quelque permis-sionnaire, — son bicorne de cuir bouilli sur

le .zinc. II máchqnnait un cure-dents. Raimundo ecarte

> soudain les perles de bois de la portiére.

3 — «Tu vais I´Alcázar >... Moi.

j en 36. je suis partí fl´oú nouf som-

, mes, avec man tank... le desceñas

r iHsqu´au Tage...»

¡ Son doigt tremole, íes yeux lui sortent de la tete

1 — « Calíate I mtervient te garde ´, civil Tais-toi! Ici. vou." n´avtez j pas un seul tank. »

i — « Dis-moi I retorque rautre, ´ les yeux sur les galons de laine rouge du caporal. Qui commande ici ?

C´est moi, le sergent ? ou c´est toi ?... José une hiere vour u caporal... »

Mais l´anonyme immensité des vieux vaincus, leur grande majo-rité, n´a pas cette arrogance. Chauffeurs

de taxi, représentants aux semelles poreuses, professeurs rapés, cireurs de souliers, eontre-maitres ou

simples O.S. d´usines et de chantiers marchands de journaux á peu prés tous sont reclassés et vivotent.

Silencieux, pauvres, leur vie a été sacrifiée pour payer les études des f´ls car le revé de tous est « la culture

» °T les diplomes ´ Plutót qut resignes, ils sont « desengañados », «ans il-lusions, ce qui pour l´Espagnol

signifié avoir le co?ur en cendres. Leur vceu se resume daus ce mot d´un ancien capitaine d´artillerie

républicain, chauffeur aujourd´hui et qui vient de réussir á payer la quatriéme roue de son taxi I — « Ne

plus jamáis voir ca / » da guerre civile)

Aujourd´hui, cependant, pour la nouvelle génération, ce n´est pas de « ca » qu´il s´agit, mais bien de

déployer une vitalité trop longtemps contenue, et pour les plus généreux. les plus doucs, les plus

ambitieux. de vivre au plus haut . de soi, dans la libre expression de toutes ses facultes — si pos-sible au

sommet du pouvoir, — en un mot de « faire de la politique ». II suffit de suivre l´acti-vité déclenchée

depuis une dizaine d´années par l´autorité discréte de M. López Rodo, et hier par la désignation du prince

Juan Carlos, pour constater devant ce grouillement que quelque chose a changé en Espagne : sans par-ler

les « tertulias » — des groupes d´amis — de café, des ioyers de cette vie se créent dans les congrés

d´avocats, les conférences philosophiques d´un Julián Marías ou d´un Zubiri, jusque dans des chambres de

commerce; les dlscussions aux entractes de pléco.s a succés telles que Tartiiffc, autorisée en 1968 par la

censure, m.ilgré l´orien-tation de sa mise en scéne contre l´Opus. les díners-conférences de clubs tels que

le « Siglo Veinte » — le XX´ siécle, — les groupes de lalcs, chretiens, mais politisés au sein de paroisses

de pointe comme Moratalaz. á Madrid, les can-tines des grandes entreprises, les rassemblements fi

Montserrat pour la gauche, á Montejurra pour la droite carllste, tout cela ne revele pas une gt-nération «

dépolitisée »

A s´en teñir seulement aux derniers jours de mars : le 29, la presse publie une demande signée par quatie

mille habitants de Madrid et adressée á la vice-présidenre. Ils rérlament « une ouverture démocratique á

tous les niveaux de la vie nationale ». La veille, soixante journalistes ont demandé le rétnblispement de

Vhabeak corpus tnscrit dans l´ar-ticle 18 de la Charle des Espa-gnoK et suspendu depuis décem-bre. Trois

jours plus tard, plus de six mille M.idrilénes réclament au contraire que la « supprcs-sion de Varticle 18

soit mamtenua aussi longtemps que nécessaire ». Le lendemain, devant la multi-plication des gréves —

théorique-ment interdites — et qui trou-blent, en Espagne comme ailleurs, réconomie et Université, le

secré-taire general des syndicats annonce que « la question de la gréve doit étre étudiée sur le champ ».

Ce méme 30 mars, un député aux Cortés demande au gouvernement que « soient défi-.nis les droits

propres aux mutiles des armées républicaines... » qui ne bénéficient aujourd´hui d´aucune assístance, alors

que les anciens ministres de la Répu-blique voient reconnus leurs droits économiques. Le 8 avril, la

presse publie — fait nouveau — la demande de membres de l´opposition libérale tendant á ce que soit

retiré des Cortés un projet de reforme de la loi sur l´ordre publie, projet qui revien-drait, s´il était voté, á

perpétuer l´état d´exception. Les voix se multiplient en méme temps dans l´Eglise pour demander un nou-

veau Concordat, qui rende le clergé indépendant de l´Etat...

Concff/ser

Les hommes les plus lucides et " les plus désintéressés du régime ont compris qu´il fallait faire place des

aujourd´hui á une cer-taine vie politique si on voulait qu´á la mort de Franco les insti-•tutions tiennent bon.

Quelles structures, et davantage, quelles dispositions leur offrent-ils ? Comment entendent-ils pratiquer

— et non plus se contenter d´af-firmer qu´ils la désirent — la réconciliation des Espagnols ?

Accepteraient-ils de donner á tous des moyens légaux et réels de participer au pouvoir ?

Trois constatatlons : 1) Tous les ministres établis au gouvernement depuis octobre 1969 — sans aucune

exception — veulent que « le développement politique de l´Espagne accompagne son développement

économique ». Dans quel sens ? « Celui d´une reprétientativtíé exctcte du pays dans

ses organismes de gestión : afín que nous nous trouvions rapide-quef déla? « ´Nous aisposons, est-il

répondu non sans opti-misme, d´un máximum de cinq ans pour accomplir cette transforma-tion. II est

essentiel qu´elle soit achevée pour qu´á la . mort de Franco l´Espagne soit effective-ment regie par un Etat

social de droit »

2) Une nouvelle loi syndicale vient d´étre votée. Une loi, díte des associations, va l´étre — peut-étre méme

avant les prochaines élections législatives partielles . d´octobre — mais qui serait appli- ´• quée

ultérieurement. La vraie question n´est pas de savoir ce que seront ees textes, mais si, comme le*

souhaitait en mai 1969 une enquéte de l´O.I.T á propos des syndicats. « ees textes seront appliqués dans la

pratique», ou bien si l´on assistera encoré á l´habitude picaresque des pucherazos — des bourrages d´urnes

— qui ont honoré tous les régimes espagnols depuis un siécle.

Des élections syndicales vont se dérouler entre mai et juin. Devant cette occasion, les commissions

ouvriéres — clandestines — sont divisées : les syndicalistes chretiens ont decide de les boycotter aussi

longtemps que l´habeas Corpus ne sera pas rétabli et que les entreprises dénonceront á la pólice comme

communistes des ouvriers qui ne font qu´exercer leurs droits syndicaux : aujourd´hui, disent-ils, la loi

syndicale n´offre pas plus de garantie d´au-thenticité que la precedente. Les membres communistes des

commissions demandent au contraire aux travailleurs de voter, bien que leurs tracts critiquent sévérement

la nouvelle loi. Ils sem-blent jouer la carte de l´infiltra-tion au sein des syndicats officiels. Cette attitude

entraine, en ce moment méme, un recul du P.C.E. chez les ouvriers.

3) Au debut de cette année, diverses élections municipales ont été annulées, dont celles de Malaga et du

district madriléne de Ventas, pour « irrégularités ». Une loi de « contentieux adminis-tratif », votée en

décembre 1958. une üizaine ü´annees : elle a permis á des citoyens de gagner des centaines de procés

contre l´arbi-traire de l´Etat. Dspuis deux ans, tout un contentieux de fantaisies admimstratives dans

l´exécution des contrats collectifs a été liquide par M de la Fuente, le nouveau ministre du travail.

Quant aux dispositions du régime envers certaines tetes de l´opposition : « Rappelons-nous de Talleyrand,

déclarait M. López Rodo en mai 1969 : « Celui qui ´• » n´est pas présent, se trompe touj,Qurs.» ..Te/íe est

la philoso-phie´~de la loi organique de l´Etat: tous ceux qui acceptent les regles du jeu, qu´ils y entrent, et

que personne ne s´arroge un droit d´exclusive. »

Cette loi organique, en 1967, avait pour objet principal d´ou-vrir la voie au prince Juan Carlos. Le

rapprochement entre la personne du prince et l´opposition sera-t-il regardé par le gquver-nement comme

un premier índice que, mieux que la lettre d´un texte, elle admet toute la fina-lité ? Comment l´armée le

pren-dra-t-elle ?

Oes réficences au sein du régime

Des reserves existent, et nombreuses, au sein du régime devant cette politique.

Les plus graves sont le fait de la partie snumise du clergé, grou-pée derriére Mgr Morcillo, arche-véque

de Madrid et présídent de la Conférenre des metropolitaíns. Celui-ci est condamné par un mal incurable •

sa disparition donnera , la parole, selon toute vraisem-blance. aux partisans de l´ouverture et au cardinal

Tarrancon, archevéqup de Tolede. primat d´Espagne Mémes réticences sur la droite du régime • droite so-

ciale avec les propagandistes de l´Action cathoiique : droite capi-taliste, fortement représentée au

gouvernement Cette droite ne se sent-elle pas á l´abri dans l´actuel état d´exception, méme réduit, comme

il l´est. á la suspensión de l´habeas corpus. laquelle entre-tient une atmosphére empoison-née ? Qui n´a

jamáis pris le metro á 7 heures du matin. quand dor-ment les puissants. ignore les haines qui couvent et la

menace de tant de désespoir accumulé.

(1) Le solr de ce 22 Julüet 1969, oü Juan Carlos avait été designé par Franco, Je me trouvais dans une

petite demfure d´un (aubourg de Madrid. J´écoutnls quelques garcons, amis de ce Jeune agrésé, et aussi de

ees nommlssions ouvriéres clandestines oü se coudoyalent chrétiens et communistes Ils étaient prostrés :

« C´est finí... Juan Carlas, c´est le régime pour toujours...

— Petit-éíre, dlsent-Us aujour-tí´hui. Mais on sait deja que ce ne sera pas du tout la méme chose... »

Dans un faubourg comme Val-lecas, á Madrid, la pólice continué d´enlever des gens en pleine nuit sans

aucun mandat. Ils sont reláchés aprés quelques Ipurs. gé-néralement sans avoir été mal-traités. mais,

pendant ce temps, pas de salaire. la famille a vécu tant bien que mal de la frater-nité des voisms. La

moindre ques-´ tion de journahste est suspecte. Les derniéres difficultés sont d´ordre tactique : la politique

d´ouverture postule .des hommes qui disposent á la fois de la confiance de l´opposition et de celle de I

armée Ils existent, mais ils ne sont pas nombreux. La plupart d´entre eux se récusent : s´ils per-sistaient,

l´ouverture serait diffi-cile á pratiquer avant l´arrivée au pouvoir du prince Juan Carlos... á moins que

certains nouveaux phalangistes ne se révélent, eux aussi, hommes-charniéres... á moins que ne se

développe le courant « social-démocrate », comme il se nomme parfois, né dans le régime depuis la crise

d´octobre 1969 et animé par M. Manuel Fraga, ancien ministre de l´information.

Prochain article :

LES OHOIX DE L´ARMÉE

(Jeudi 6 mai.)

 

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