Autor: Creach, Jean. 
   Comprendre l´Espagne     
 
 Le Monde.     Páginas: 1. Párrafos: 29. 

COMPRENDRE L´ESPAGNE

IV. - LES CHOIX DE L´ARMÉE

Par Jean CREACH

Madrid. — Le 30 décembre der-lier, le conseil des ministres siége ;ous la présidence du general franco.

Faut-il commuer les pei-les de mort prononcées á Bur-jos ? Les dix-neuf ministres vo-tent : quinze voix

pour la :lémence, croyons • nous savoir, tjuatre pour la mort Ces quatre voix sont-elles celles des quatre

ministres militaires ? Personne a Madrid ne se hasarde á l´affir-mer : n´y a-t-il pas au gouverne-ment des

militaires reputes «libé-raux » et des civils « autoritaires »? Ce doute, aujourd´hui. satisfait l´armée : non

qu´elle ait voulu « des morts á Burgos », mais 11 luí plaít qu´au moins une partie de ses représentants au

gouvernement aient affirmé leur solídarité avec leurs camarades du conseil de guerre

Le proces a ouvert dans le coeur de chaqué officier espagnol une « blessure » qui n´est pas fermée quatre

mois aprés la fin du conseil de guerre. Elle n´est due ni au verdict ni á la clémence

« On nous a mis cette affaire sur les bras en appliquant la vieille loi sur le banditisme : celle-ci la taisait

tomber sous le code de justice militalre et relever d´un conseil de guerre et d´offi-ciers qui ne sont pas des

magis-trats professionnels... »

Le « on » était le Tribunal su-préme, lequel, chargé de diré de quelle compétence relevait le pro-cés — de

l´audience militaire de Burgos, qui avait voulu l´instruire sous le gouvernement précédent, ou de?

tribunaux civils, — avait decide « en faveur » de la justice militaire.

« ...L´armée n´a ríen fait qu´obéir et remplir la mission qui luí avait été confies, alors qu´il s´agissait d´un

proces politique relevant de tribunaux civils. »

Devant nous, des officlers qui occupent de hautes fonctions lis s´expriment posément, sans geste, la voix

unie.

« ...Nos camarades ont été insultes par l´opinion francaise — par elle seule — dans l´exécution d´une

mission commandée. Cette circonstance a été ignorée aussi bien par votre presse communiste. votre radío

et votre televisión, qui dépendent du gouvernement... »

« ... Votre gouvernement igno-rait complétement l´état de l´opinion espagnole... Vous avez creé

vousmémes une siíuation de grave ogitation á París et á la frontiére, sans discerner que toute

manifestation en aurait provoqué id d´autres. On olla.it á un incident diplomatique... Tout cela, parce

QU´étaient ingés des gens qui se vantaient de préparer la sécession de nos provinces basques et leur

séparation politique de l´Espagne. »

¿a visite du general de Gaulle

Les officiers qui parlent ainsi iont des Basques, et leurs griefs ;ont les mémes — s´ils sont plus irticulés et

plus aceres — que 3eux des intellectuels de l´opposi-tion ou des chómeurs de Valleras ; mals l´opinion de

ees offi-ciers-ia, c´est l´attitude des gou-vernements espagnols qu´elle determine.

« La visite du general de Gaulle á Franco, poursuivent-ils, nous avait fait croire á votre amitié : nous

étions jrréts á exécuter en confiance tous les accords signes par notre gouvernement. Nous avons

découvert que vous, nos voisins, vous souteniez, comme au temps de Richelieu, les hommes qui veulent

détruire l´unité de l´Espagne. Vous éties des amis : c´est comme si vous nous avíes tra-his... Nous nous

demandons aujourd´hui si ralliance frangaise n´est pas, pour l´Espagne, plus dange-reuse qu´utile... Nous

ne pouvons pas nous contenter de quelques paroles aimables de M. Pompi-dou ni de ses promesses á

notre ambassadeur á París. Nous avons besoin de garanties concretes... »

— Nos Mirage... nos sous-maríns...

—... Des garanties politiques aussi longtemps que vous accep-terez de laisser les gens de l´ETA aux

portes de l´Espagne, nous ne croirons pas que vous tenez á son amitié. Au temps de V.O.A.S., son état

major était venu s"ins-taller chez nous. Le general de Gaulle insista pour que nous Véloigmons des

Pyrénées. Nous l´avpns fait, et tous ees gens étaient des amis de nos ministres. »

Le voyage de M. Schumann á Madrid

Ces soupcons envers la France se manifestent á la veille du voyage de M. Sehumann, á Madrid lis

apparaissent alors que l´armée découvre comment le Pentagone a obtenu en 1969 le renouvellement de ses

accords ayec l´Espagne sur les bases stratégiques. Le ministre des afíaires étrangéres de l´épo-que M.

Castiella, faisalt dépendre ce renouvellement d´une garantie contre le risque nucléaire representé par

l´utilisation de la base de Rota, dans la bale de Cadix, par les sous-marins Polarls. II demandan que cette

garantie prít la forme d´un traite voté par le Sénat. M Nixon hésitant á l´ac-corder et la tenacité du ministre

s´af f irmant, l´ambassadeur des Etats-Unis, poussé par le Pentagone et par M. Agnew, réussit á atteindre

le general Franco par-dessus la tete de son ministre. L´élimination de M. Castiella en octobre 1969 estelle,

en partie, l´effet de cette intervention amé-ricaine ? On se le demande dans les milieux de l´armée, ou l´on

note que « l´accord d´amitié » du 6 aoüt 1970 conditíonne l´appui américain « aux pnorités et limí-tations

dérivées des engagements internationaux des Etats-Unis » et oü Ton se rappelle qu´en 1967 l´Amérique

n´a pas soutenu les démarches entreprises á, l´ONTJ par l´Espagne pour obtenir la res-titution de Gibraltar

Cela dit, la sauvegarde de l´uni-té de l´Espagne est plus importante aux yeux des militaires qu´un risque

stratégique hypothé-tique Or le haut état-major estime que «grñce á une presse et á une díplomatie bien

informées, les Etats-Unis, en décembre, n´ont pas cherché á disloquer cette unité* L´ambassadeur de

Suéde á Madrid ayant demandé á son collégue américain d´intervenir en faveur des condamnés de l´ETA,

celui-cl. arguant qu´il s´agissait d´une question de souveraineté interne, reí usa de s´associer á cette

démarche. L´échec apparent de la politique algérienne de la France accroit la valeur stratégique de

l´Espagne. Celle-ci sera-t-elle de-main en mesure de négocier plus librement ?

La puissance matérlelle de l´ar-mée est relativement modeste. Tout autre est sa puissance «so-ciale > :

officiers et sous-officiers d´active sont détachés dans des fonctions qui se trouvent, dans les autres pays,

entre les maint de civils : chemins de fer, aviation e i v i 1 e, munuments nat´onaux, junte d´énergie

nucieaire, etc. D´autre part, sur les trente mjlle officiers qui encadi aient les torces du general Franco á ´a

fin de ia guerre civile. plus de la moitié sont restes dans l´armée jus-qu´en 1953. On les trouve aujourd´hui

en proportions tres mégales dans les grandes administrations, dans les syndicats officiels. dans les

industries militaires ou para-militaires, dans les secteurs natio-nalisé et semi-public

Pareil réseau numain, innervé par toutes sortes d´associations, signifie un potentiel ´considerable. C´est

bien d´une societé militaire á vocation civique qu´il s´agit. au milieu de laquelle bat un cceur, les forces

armées. et que sensibi-lise un organe, le haut état-major, « el Alto >

Cette societé est representes par quatre ministres, par une tren-taine de députés. par íes

gouverneurs´militaires des provinces — les « capitaines généraux » — et dispose de deux nieges au

Conseí! du royaume, organisme supréme en cas de vacance íu pouvoir Chacun en. Espagne tient pour

assuré qu´á la disparition du general Franco, et étant entendí- que depuis juillet 196S il a designé comme

son successeui le princf Juan Carlos, les membres civils de ce Conseil suivront la decisión de ees deux

officiers ce sont aujourd´hui,´ le générai Hector-Vazquez et le genera- Diez Alegría.

Cette participation á ía puissance sociale et au pouvoir per-met a l´armée de diré qu´« elle ne fait pas de

politique » Le mot «politique» evoque, en effet, aux yeux des militaires, l´image des armées politisées

d´Amérique latine, d´Egypte ou de Gréce, et la grande majorité des officiers redoutent d´étre confondus

avec elles. Depuis trente ans, ils apprennent que leur role est de « proteger les instttutions » — non pas de

les changer.

Les Espagnols s´en remettent á l´arbitrage de l´armée

A toute question politique posee en Espagne — au sein du régime ou chez ses opposants — la ré-ponse

est toujours la m6me : tout dépendra de l´armée. Bon gré, mal gré, á part les extrémlstes, tous s´en

remettent á son arbi-trage. A déf aut d´étre une garantie de toutes les libertes, l´armée offre celle de l´ordre

dans la rué. Ce crédit — seconde cause de l´importance de l´armée en Espagne — forme peut-étre sa´,

véri-table racíne dans la population. Chacun la sait déterminée á agir durement contre toute tentative

grave de troubler l´ordre public, de méme qu´il est admis — assez confusément — qu´elle est r&me du

régime

Elle a réussi toutefois á n´étre jamáis tenue pour engagée dans ses décisions politiques : bonnes ou

mauvaises, celles-ci ont été toujours portees au compte du «gouvernement». Et surtout elle

échappe au plus grave des reproches qui puissent étre faits en Espagne á un systéme politique : d´étre un

régime d´inégalité. Alors que tout Espagnol, au fond du cceur, se considere comme un étre unique et

supérieur á . tout autre, la vie demontre au Dlus grand nombre l´inadmissible vérité qu.´U ne l´est, pas. La

modicité de leurs soldes contraint les militaires á uñé vie austére : celle d´un lieuteriant-général (sommet

de la carriére militaire propre-ment di te) ,est en moyenne de quelque 42000 pesetas par mois (pouvoir

d´achat: 4 500 á 5 000 F), celle d´un capitaine, de 18000 á 20000 (pouvoir d´achat: 2200 á 2 300 F) Méme

en tenant compte des appoints parfois procures par des emplois annexes, ees soldes sont peu « decentes ».

Sujet de plainte pour les militaires, elles sont pour la masse une raison de considération.

La confiance naif dans la personne du prínice Juan Caries

Dans les mois qui suivirent le choix du general, les plus perspicaces parmi les politiciens espagnols

pouvaient se demander «sí l´armée adopterait le prince », si, á défaut du lien mystique qui ••elie Franco á

ses officiers, un ien humain, le seul qui en :3spagne cree les fidélités fortes, /iendrait étayer celul de la

discipline Le prince n´était plus le jeune camarade « sympathique » gu´elle avait connu pendant ses années

dans les trois académlés d´armes ni l´nfflclpr que Franco, depuis environ cinq ans, prenait soin de placer á

sa droite dans ••cutes les occasions, ni le succes-;eur futur que le general´ « ne lésignerait surement pas

avant ¡a mort ». A la Noel 1967, un tccident de chasse avait fait jiraindre pour la vie du chef de U´Etat;

quelques généraux de son Intimité lui avaient conseillé de préciser les conditions de sa succession.

Leur raison était-elle admise par toute l´armée ? Ce n´était pas le nouveau titre du prince Juan Carlos — de

«prince d´Espagne» — qui ouvrait les yeux des militaires : pour la premiére fois de toute sa carriére,

Franco s´était coupé toute voie de retraite. Ac-cepter sa decisión par discipline, lui v 1 v a n t, la respecter

par loyauté, lui. mort, c´était l´hon-neur, et Ton n´en démordrait pas. Adhérer á cet accord de tout son étre,

comme á Franco, par la reflexión, l´habitude et le cceur, habis que ver — 11 fallait voir.

Tout au long de 1970, parmi les officiers, le trouble des monar-chistes légitimistes fut aisé á per-cevoir. II

s´est dissipé á mesure que leur apparaissaient les signes de réntente entre le fils d´Alphonse XIII, don

Juan, et son petit-fils, Juan Carlos. L´année 1970 a permis au prince de ren-contrer de nombreux officiers :

selon le mot de maints d´entre eux, ils l´ont« découvert». Parler de la naissance d´un «sentiment

monarchique » serait prematura. Mais, pour les hommes les plus responsables de l´armée, la popu-larité

du prince qui s´étend peu á peu á travers le pays paraít creer une condition importante de la sécurité

future.

L´armée va - t - elle forcer l´al-lure ? D´un cote, parmi l´élite des officiers, nous entendons souvent diré que

«trente ans de dicta-türe, c´est. assez ». Le mot ne signifie pas, croyons-nous, que l´armée soit soudain

deyenue «libérale » : elle s´est lassée de cer-taines des formes extérieures du pouvoir personnel — des «

fa-veurs », des « hommages », des flatteries, des niaiseries courti-sánes, de maintes injustices flagrantes,

de l´arbitraire policier, de méme que du désordre et des scandales ¡ administratifs. Elle souhaite un

pouvoir qui « de haut en bas se manifesté de fagan dé-mocratique ». Si elle semble adhé-rer

progressivement á la monar-chie du prince Juan Carlos, c´est peut-étre qu´elle commence á dé-couvrir en

lui un homme qui ne fait aucun cas des priviléges, qui traite tous les Espagnols comme s´ils étaient ses

égaux.

Cela dit,´ acceptera-t-elle, avec ses ennemis • d´hier, avec la nou-velle gauche, une . réconciliation et une

paix dont il semble que la monarchie lui suggére la voie ? Avec les forces de «l´opposition démocratique

», c´est probable. Avec le P.C., il serait utopique d´y songer : pas plus que le prince, elle ne s´y préterait.

Les problémes que l´Espagne doit régler sur tous les plans sont considerables; face á l´Amérique, face au

Marché commun, face á l´Eglise, face á sa crise de crois-sance économique, face á soi-méme et á ses

propres tensions psychologiques. Cependant, ne serait-elle pas en train de mettre au point, á sa maniere,

une mé-thode complexe, et qui pourrait peut-étre lui permettre de com-mencer á les résoudre ? Si Dieu et

ses´démons lui en laissent le temps, ce serait la premiére fois, depuis cinq siécles, qu´elte réussi-rait á

pratiquer un art de vivre en commun.

FIN

(Vendreai, / mai)

 

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