Autor: ;Revel, Jean Francois. 
 Exclusif. 
 Le style Juan Carlos  :   
 Portrait-interview du roi d´Espagne. 
 L´Express.     Página: 59-62, 64. Páginas: 5. Párrafos: 44. 

Le style Juan Carlos

Portrait-interview du roí d´Espagne

II était dejà roí d´Espagne : 1977 a fait de Juan Carlos I" le roi des Espagnols. On connaissait mal ce géant taciturne, fils de proscrits, ballotté pendant son enfance de palais en résidence. Sur sa tete était tombée, en mème temps que la couronne, la pire des malédictions : l´appui de Franco. Certains prévoyaient un régime éclair, des soulèvements, une abdication sans gloire. En quelques mois, Juan Carlos, avec l´appui de son peuple et des partís politiques, a ramené la démocratie. Le Roi s´est appuyé non sur les épées mais sur les libertes. De « Sa Majesté tres catholique » il est devenu, dans l´intimité de son cabinet, un monarque qui discute avec Don Felipe (Gonzalés) le socialiste et Don Santiago (Carrillo) le communiste. Pour une grande partie de la jeunesse espagnole, le Roi représente aujourd´hui « le seul vrai démocrate du pays ». A l´échelle de l´Europe et du monde, ce qui se passe a Madrid est gros de signification. Derriére les rencontres Sadate-Begin, il y a d´immenses espoirs. Derriére les accords de Juan Carlos avec l´opposition, il y a deja des réalités. Jean-Frangois Revel et Edouard Bailby ont rencontré le Roi en audience privée. Les Francais ont suivi, sans toujours bien les comprendre, les affaires de leurs voisins du sud. L´Express trace un nouveau portrait de l´Espagne et de son homme tranquille : l´inconnu de la Zarzuela.

ajesté, croyez-vous que le peuple espagnol soit monarchiste ? » Le Roi éclate de rire. « Pensez-vous que les deux tiers des Espagnols, qui sont nés aprés la chute de la monarchie, en 1931, soient royalistes ? »

Deux ans aprés la mort du general Franco, le peuple espagnol ne sait pas encoré s´il est monarchiste. Mais, démocrate, il Test a coup sur.

Le secrétaire general du Parti communiste, Santiago Carrillo, ne dirá pas le contraire. Le 1er octobre, á Madrid, il declaran dans un meeting: « Je suis républicain. Mais si, au lieu du Roi, nous avions un président de la République, nous n´aurions pu nous rassembler en ces lieux : des coups de feu auraient depuis longtemps éclate. » Toute l´opposition en est aujourd´hui

convaincue : « Lorsque la nouvelle Constitution sera votée, l´année prochaine, la monarchie sera librement inscrito dans les textes á une raímense majorité. » Le seul problema reste de savoir si elle sera confessionnelle, done catholique, comme elle le fut toujours dans l´Histoire de l´Espagne, ou la´íque, comme il en est fortement question.

Mais, si la monarchie est aujourd´hui bien établie, il y a, de la droite á la gauche, comme une certaine pudeur, de la part des dirigeants politiques espagnols, á parler de la personne du Roi. Leurs critiques s´adressent au gouvernement, aux institutions démocratiques encoré mal rodees, mais, sur le Roi, pour ou contre 1´homme, pas ´un mot.

Pourtant, en montant sur le troné voilá deux ans et un mois, le prince Juan Carlos n´avait alors pour soutiens que l´Armée et les franquistes. Son pére, le comte de Barcelone, souffrit d´entendre le nouveau roi d´Espagne, petit-fils d´Alphonse XIII, descendant de Louis XIV et des rois catholiques, jurer sur les Evangiles de respecter les principes du Movimiento, le partí unique de Franco. Et reconnaitre tenir ainsi sa couronne du dictateur défunt.

Un des proches de la famille, haut fonctionnaire espagnol qui avait assisté au baptéme de Juan Carlos, en 1938, á Rome, se souvient : « A l´heore méme oü le Roi prétait serment, le comte de Barcelone arrivait par le train á París. Je l´ai attendu á la gare. Cet homme qui, pendant toute son existence, obligó á l´exil, s´était preparé á monter un jour sur le troné, s´est retrouvé, seul, au milieu de la foule, une valise á la main. » Plus tard, seulement, il accepta de regarder la cérémonie en difiere a la televisión.

Le drame a été rude entre le pére et le fils. II atteignit son point culminant lorsque, en 1969, le general Franco prit la decisión de choisir comme successeur, á sa mort, le jeune prince d´Espagne, alors age de 31 ans. Le pére voulait que le fils refusát. Le roi Juan Carlos ne cache pas que la dissension personnelle et le différend politique entre son pére et luí furent profonds, parfois pathétiques. C´est lui qui trancha, puisque, de lui seul, dépendait le refus ou l´acceptation de la proposition. « Nous voulons, tous les deux, ceuvrer pour la monarchie, ditil á son pére. Tu es l´héritier legitime de la couronne; moi, j´ai accepté de tenir ma légitimité du general Franco. Admets les contraintes de l´Histoire: si je ne parviens pas á instaurer une monarchie constitutionnelle, tu seras la pour le faire. » Par la, Juan Carlos révélait deja son intelligence politique. Pour avoir une chance d´imposer pacifiquement la démocratie aprés la dictature, il fallait, en quelque sorte, en avoir reçu mission de celle-ci. Juan Carlos le comprit tres tot. II accepta de commencer par une traversée du désert.

Formé dans les meilleures écoles militaires d´Espagne, soumis á une dure discipline, Juan Carlos resta déli-bérément dans l´ombre. Jeune homme aux traits sévéres, sanglé dahs son uniforme militaire, toujours photographié de face, la tete haute, le regard fixe, il evita de trop se compromettre aux cotes du general Franco et des franquistes orthodoxes, bornant ses apparitions en leur compagnie aux exigences protocolaires, évitant de donner á ses gestes la moindre charge émotionnelle. Jamáis il ne tendit le bras á la romaine, jamáis il ne chanta á haute voix « Cara al sol •», « Face au soleil », l´hymne phalangiste. Mais il ne pouvait pas non plus révéler le fond de sa pensée. II resta de marbre. « J´ai beaucoup souffert », confie-t-il.

Dans les surprises-parties avec les jeunes gens de son age, durant sa « vie cachee », ses meilleurs amis le lui reprochaient: « Tu ne dis jamáis rien ;

parle, exprime-toi. » Chef d´Etat par intérim, pendant la premiére maladie de Franco, il vécut des semaines angoissantes: le moindre faux pas, la moindre condamnation á mort contresignée de sa main pouvaient mettre en péril sa volonté de rétablir la démocratie. Et, ce n´est que soumis á d´énormes pressions, pendant deux semaines, qu´il accepta, pour la deuxiéme fois, pendant la longue agonie de Franco, d´assurer de nouveau rintérim de l´Etat.

II ne voulait á aucun prix étre une « marionnette » entre les mains des hauts dignitaires du régime. II connaissait les dangers qui le guettaient. Une cérémonie était prévue, le 20 novembre 1975, á la Vallée de los Caídos, prés de Madrid, pour l´anniversaire de la mort de José Primo Antonio de Rivera, fondateur de la Phalange. Le Roi ne dut qu´á la mort du general Franco, survenue par hasard á l´aube de ce méme jour, de ne pas avoir á présider cette cérémonie qui devait rassembler toute la vieille garde du régime. Pendant son long purgatoire, tout l´incitait á la prudence. Ne disait-on pas qu´Arias Navarro avait fait enregistrer clandestinement des propos prives, politiquement compromettants, tenus par le Prince du vivant de Franco ? Aucune erreur de calcul n´était permise.

> Pour comprendre cette volonté de fer, cette fermeté, explique un de ses amis d´enfance, aujourd´hui banquier, il ne faut pas oublier la rigueur de son éducation, le climat austére dans lequel elle s´est déroulée. » II raconte á L´Express un détail peu connu.

Juan Carlos avait á peine 10 ans lorsque son pére, Don Juan, comte de Barcelone, l´envoya pour la premiére fois en Espagne. L´ambiance du régime était alors hostile á la famille des Bourbons. Decides á lui assurer une éducation espagnole, quelques amis se réunirent et installérent un petit collége privé dans une propriété, une « finca » des environs de Madrid. Huit enfants de la noblesse se joignirent á lui et regurent de deux professeurs le méme enseignement. L´expérience ne dura qu´un an, Juan Carlos se voyant

alors contraint de rejoindre son pére au Portugal. Trois ans plus tard, il put retourner en Espagne et, cette fois, le collége privé fut installé dans une propriété de Saint-Sébastien, austére, sans chauffage, oü les journées étaient faites d´études et d´exercices physiques.

« Juan Carlos vécut comme dans un monastére, coupé du monde extérieur, méprisé par les grands du régime, les petits fonctionnaires. » De cette apoque, il a gardé ce caracrére introverti, en public. Car, en privé, il est extrémement chaleureux et ouvert a la plaisanterie. L´année derniere, le Roi a invité ses anciens camarades de college, accompagnés de leurs épouses, au palais de la Zarzuela. Parmi eux se trouvait un économiste socialiste, rentré d´exil depuis quelques mois a peine.

Mais ees anciens camarades d´étude ne constituent pas pour autant un clan, une « camarilla ». Le Roi a evité jusqu´á présent de se laisser envelopper par un entourage, chambrer par un favori, monopoliser par un confiderit privilegié. Rien, á la Zarzuela, ne donne prise aux ragots du Tout-Madrid ni á l´imagination de la presse spácialisée dans les intrigues et les potins. Elle n´a ríen pu trouver qui mette en péril la dignité du role que le Roi entend jouer.

Deux de ses meilleurs amis, Manuel Prado, président de la compagnie Iberia, administrateur de nombreuses sociétés, qui l´accompagne dans tous ses déplacements á l´étranger, et Jaime Carvajal, directeur general de la Banque Urquijo, la principale banque privée du pays, ne le voient jamáis ensemble. Le Roi les rec.oit séparément.

Pas de vie de cour non plus. A des dames de la noblesse, raconte le comte d´Orgaz, un des dix Grands d´Espagne, venues demander á la reine de rétablir les demoiselles d´honneur, les dames de compagnie, les fastes de jadis, enfin, la reine Sophie Doña Sofía répondit par un non poli, mais catégorique. « Elle souhaite pour L´Espagne, affirment ceux qui la connaissent, une monarchie á la scandinave, teintée de social-démocratie.

Don Juan, le pére, aurait certainement rétabli les fastes d´antan s´il était monté sur le troné. II aurait choisi de s´installer au Palais d´Orient, le majestueux palais royal aux facades blanches de Madrid. Son fils, homme d´une autre génération — il va avoir 40 ans en janvier 1978 — continué de préférer le palais rose de la Zarzuela, ancienne maison de chasse des rois d´Espagne, que luí offrit le general Franco á son mariage, en 1962.

On y accede par une route de campagne, dans la proche banlieue de Madrid. A l´entrée, la Garde royale, mitraillette au poing. Le domaine est clos de fil de fer barbelé. La route

goudronnée serpente lentement au milieu des arbres. Par intervalles, des groupes de daims, de biches. Les lieux sont apaisants. Sur une hauteur apparaít le palais, une demeure de taille moyenne plutót, devant laquelle traínent parfois des bicyclettes et les jouets des trois enfants princiers. Rien de pompeux ni de grandiose. Le protocole y est discret, mais les controles sont stricts, lorsqu´on conduit les visi-teurs dans le cabinet du Roi, au premier étage.

Par une baie vitrée la vue s´égare sur le pare. Sur les étagéres, des livres d´Histoire, une trentaine de caravelles dorées, copies conformes de celles qui partirent á la conquéte des Amériques au xv et au xvi siécle, un tableau de Salvador Dalí, une tapisserie de Goya. Eclectisme décontracté...

Nous sommes á peine installés dans la piéce avec notre hóte que la porte s´ouvre pour laisser passer le prince Felipe, qui aura 10 ans le mois prochain. « Vraiment, dit le Roi, c´est tout á fait par hasard... » Un hasard devenu une habitude. Tous les jours, vers 17 h 30, l´Infant d´Espagne revient de l´école en compagnie de sa mere. Peu importe les audiences : il entre discrétement dans la piéce et se dirige vers son pére pour l´embrasser. Image de famille, paisible, á laquelle le roi Juan Carlos est tres attaché. Rares, tres rares, sont les repas officiels á la Zarzuela. A peine deux ou quatre amis sont invites, parfois, a partager le diner de la famile royale.

Juan Carlos ne fait pas le numero de la « solitude du pouvoir », mais il a su habilement proteger I´indépendance de son pouvoir. Au point de prendre des décisions qui, sur le moment, ne furent comprises par aucun leader politique, mais se révélérent, avec le temps et le recul, les plus judicieuses possible. Tel fut le cas lorsque, en juillet 1976, il remplaca le vieux franquiste Arias Navarro, á la tete du gouvernement, par un jeune

franquiste : Adolfo Suárez. Tout le monde devint furieux : la vieille garde et les libéraux. A l´átranger, les opinions, en majorité, interprétérent á tort cette decisión comme le glas des espoirs dámocratiques de l´Espagne.

« J´ignorais qu´il füt possible de souffrir autant. Tout le monde était contre moi, raconte-t-il. Un de mes amis d´enfance (il le cite par son prénom) m´a téléphoné le jour méme en me disant : « Tu viens de balancer la monarchie par la fenétre. » En replique, le Roi luí demanda de luí donner vingt jours pour lui prouver qu´il avait tort. « Méme mes meilleurs amis, commente-t-il en riant, se sont souvent trompes sur mes intenüons. »

Au bout de vingt jours il y eut la premiére amnistié, le rétablissement des partís politiques et des syndicats, l´annonce des élections législatives de juin 1977 — les premieres depuis quarante et un ans — et le principe posé des autonomies regionales. Sa réussite ? Le roí Juan Carlos l´explique d´abord par la maturité politique et la sagesse du peuple espagnol. A l´égard des vieux franquistes qui se sont opposés, dans les premiers temps, aux reformes, il a ees mots : « Vous savez, ils ont été généreux ; ils ont accepté loyalement les lois de l´Histoire. » Mais le Roi connaít aussi la valeur de l´esprit de decisión et de la rapidité d´exécution.

« Tu es un vrai capitaine »

II nous en rácente lui-méme un autre exemple : la críse (á la fin de 1975) du Sahara, alors espagnol : « Chef d´Etat par intérim, je devais aller sur le front réconforter nos troupes, á un moment difficile. Je n´ai pas hesité : j´ai pris ma decisión en quelques heures. » Au grand émoi du gouvernement espagnol, qui craignait pour sa vie. « Au Sahara ! Mais vous n´y songez pas ! s´écrient les ministres compétents et le chef d´état-major réunis d´urgence á la Zarzuela. Comment allez-vous faire ? — Tres simple, leur répondis-je. Je monte dans un avión et l´avion decolle. »

A son retour, Juan Carlos convoque Arias Navarro et les ministres. « Dans une demi-heure, leur dit-il, le roi Hassan m´appellera au téléphoné. » Tout le monde est certain d´un secret entre les deux souverains. « Pas du tout, leur assure Juan Carlos, mais je sais que le roi du Maroc apprécie les capitaines qui, dans le danger, prennent la tete de leur armée. » Quarante minutes plus tard, alors que les ministres présents ne cessent de regarder leurs montres, la sonnerie du téléphoné retentit. C´est le roi Hassan : « Bravo, je te felicite d´avoir pris cette initiative ! Tu es un vrai capitaine. »

Rapidité de réaction, esprit de decisión, deux qualités du roi Juan Carlos. Alors prince d´Espagne, il se rendit en voyage officiel aux Etats-Unis et fit, á cette occasion, des déclarations au « Washington Post », qui, si on les relit attentivement aujourd´hui, posaient deja les prémisses de l´évolution démocratique du pays sous le sceptre de la monarchie. Un Journal espagnol en donna, á l´époque, une interprétation audacieuse, dans une traduction en castillan fort large.

A peine est-il arrivé á l´aéroport de Madrid, de bon matin, que des amis avertissent Juan Carlos : « Franco est mécontent. "Sans attendre, le Prince se fait conduire directement au Pardo : « Avez-vous lu les déclarations que j´ai faites á la presse américaine ?

La statue équestre de Franco, dans le centre de Madrid, déboulonnée a la fin de novembre.

demande-t-il au general Franco, en tirant de sa poche le texte anglais de l´interview. Je vais vous les traduire. » Pris de court, impassible, Franco se contente de repondré : « Vous ne pouvez pas diré aux Etats-Unis ce que vous devez diré ici et vous ne devez pas diré en Espagne ce que vous pouvez diré lá-bas. » Pas un commentaire de plus. Le dialogue avec le vieux Caudillo était-il toujours aussi bref ? « Non, répond le Roí, j´ai eu plus souvent qu´on ne le croit l´occasion de parler avec lui des problémes de l´avenir et de lui donner mon avis. » Esti1 vrai que Franco lui aurait dit un jour : « Vous ferez une partie de ce que je n´ai pu réaliser » ? Le Roi acquiesce de la tete.

Le Roi sait préter l´oreille, se montrer ouvert, jovial, plaisantant et riant de bon cceur. « Mais, ajoute tel compagnon de chasse en Afrique, il n´admet point que ceux qui l´approchent aillent trop loin. Beaucoup d´amis de jeunesse qui ont era pouvoir le faire, parce qu´ils avaient gagné sa confiance, s´en sont repentis par la suite. » Peu lui importe, au demeurant, que ses visiteurs l´appellent « Majestad » ou «Señor», bien que le terme «Majesté» lui semble, comme á tous les Espagnols, trop Bourbon, trop cérémonieux.

«Don Santiago... » Au Palais

d´Orient, ouvert aux invites á l´occasion

de la visite officielle du président Ornar

Bongo, du Gabon, le Roi s´approche

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d´un petit groupe. On remarque la présence d´Antonio Fontán, le president du Sénat, de Santiago Carrillo, secrétaire general du Parti communiste, du Pr Tierno Galván, le presiden! du Parti socialiste populaire. Le président gabonais s´étonne de voir réunis, autour du méme verre, dans une cérémonie royale, des hommes aussi différents idéologiquement. Le Roí sourit et se tourne alors vers le leader communiste : « Don Santiago, contez-moi un peu ce qui vous est arrivé á Moscou. » Et, tres naturellement, les deux hommes se retirent dans un coin du salón. « Vous imaginez, remarque le sénateur Fontán, Giscard, Mitterrand et Marcháis á l´Elysée ? Et le président de la République prenant á part le secrétaire general du P.c.f. pour le faire causer de Brejnev ? »

Ancien recteur de l´université de Pampelune, ancien directeur du quotidien « Madrid », qui fut interdit du vivant de Franco parce qu´il était liberal, le sénateur Fontán regoit L´Express dans son bureau du Sénat, bátiment de la premiére moitié du xixe siécle que le general Franco avait cede au Conseil supérieur du Movimiento. « Le roí Juan Carlos, dit-il, a réussi ce qui paraissait une gageure : arracher l´Espagne à la dialectique infernale de la rupture et du continuismo. II y est parvenú en provoquant lui-méme le changement. »

Qui est antimonarchiste en Espagne ? A la question, le sénateur Fontán répond : « L´extréme droite extraparlementaire et l´extréme gauche extraparlementaire. » Et les monarchistes ? « lis sont encoré moins nombreux », assure-t-il.

Le roi Juan Carlos a conduit l´opé-

ration avec fermeté, mais dans I´effacement. A aucun moment il n´a cherché á retirer ostensiblement pour luimême les bénéfices de cette évolution, préférant laisser á son chef de gouvernement, Adolfo Suárez, l´honneur d´en recevoir les lauriers. Quand le Roi ne luí téléphone pas, ce dernier s´inquiéte : « Pourquoi ne m´appelez-vous pas ?

— Je suis fáché... •—• Mais pourquoi étes-vous fáché ? insiste M. Suárez.

— Tu te tues au travail, répond le

Roi, tu fais trop de choses á la fois. » C´est que, en effet, á la fois chef de parti et chef du gouvernement, dans une démocratie en chantier, le jeune Suárez chcme encoré moins que Barre ou Callaghan.

Juan Callos I" a eu l´habileté de s´entourer d´hommes de son age, préts á faconner, avec luí, le visage de la monarchie démocratique. « J´avais une k´ée genérale de ´1 "avenir de l´Espagne en montaní sur le troné, admet-il, mais je n´avais pas, je ne pouvais pas avoir de plan rigide, préétabli. »

Les évidences simples

Avant de se rendre, le mois dernier, aux Etats-Unis, Santiago Carrillo téléphone au Palais : « Majesté, pourriezvous me recevoir á la Zarzuela ? — Don Santiago, personnellement, cela ne me dérangerait pas, mais... » Le chef du Parti communiste espagnol a finalement été reçu pendant une heure et demie par le Roi, mais... á son retour d´Amérique, et en audience privée (c´est-á-dire qu´il n´a rien dü revéler de la conversation).

Quelle impression laisse la person-nalité de Juan Carlos et dans quelle mesure peut-on expliquer par cette personnalité sa réussite politique ? Cette impression peut se résumer ainsi : tout en étant chef d´Etat, il juge et parle de la situation politique comme pourrait le faire un particulier. Son premier mouvement est toujours de se demander : « Comment comprendre l´événement ? » Et non point « Que vais-je devenir ? ou « Que va-t-on penser de moi ? » II voit les évidences simples qui sautent aux yeux des particuliers et, d´ordinaire, sont voilées aux yeux des hommes publics par des calculs professionnels. Rien de sentencieux, chez luí, ou de prétendument « bien informé » qui transcenderait la science du commun des mortels. II sait tres bien que la politique porte d´abord sur les choses que tout le monde connait.

Mais, celles-lá, il les connait vraiment. Aucun Espagnol n´a recu les confidences d´autant d´autres Espagnols. Pendant qu´il était prince d´Espagne, il a recu des milliers de compatriotes et, se trouvant dans l´impossibilité de parler librement lüi-même, il écoutait. Aucun chef d´Etat n´a une telle visión concrete des pays étran-gers et des questions internationales, aucun n´a autant voyagé durant ses années de formation. Quel autre parle couramment cinq langues ?

Jugeant l´Espagne á la fois du dedans et de dehors, il a su en aborder les problémes avec un mélange de familiarité et de recul que bien peu de dirigeants possédent envers leur propre pays. EDOUARD BAILBY

et JEAN-FRANGOIS REVEL Reportage photo Julien Quideau.

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L´EXPRESS-26 DEC. 5977-1"´JANV. 1978

 

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