Autor: Revel, Jean Francois. 
   Le miracle politique     
 
 L´Express.     Página: 63. Páginas: 1. Párrafos: 11. 

Le miracle politique

On a souvent parlé de miracles économiques >, depuis la Seconde Querré mondiale ; jamáis de miracle politique. Kennedy, de Gaulle, Dubcek, Allende, Cárter ont pu paraítre, un temps, capables de concilier les incompatibles ou de les abolir dans une synthése nouvelle : en fin de compte, aucun n´a réalisé pleinement son dessein, les uns écrasés par une fatalité externe, les autres perdus par leurs propres erreurs, d´autres, encoré, réduits á se contenter d´une demiréussite, méritoire, certes, mais laborieuse et ríen moins que « miraculeuse ».

En revanche, un homme d´Etat européen est parvenú, en deux ans, par une action á la fois rapide, logique et souple, á satisfaire ses partisans et á convaincre ses adversaires, sauf les inevitables extremistas marginaux, tout en introduisant des habitudes de débat civilisé dans une société dont le point fort, jusqu´á présent, n´était pas précisément la tolérance. Méme si Juan Carlos Ier était renversé aujourd´hui, ce qui n´est invraisemblable que depuis peu, TEspagne luí devrait les deux années les plus innovatrices de son histoire moderne, le congé donné aux trois Parques qui pesaient sur elle depuis le debut du xix" siécle : la dictature, l´anarchie, l´isolement.

Toutes les mauvaises tentations, tous les sinistres développements ont tres vite été arrétés dans l´ceuf : la continuation du franquisme, le coup d´Etat militaire, l´éclatement de l´unité nationale, l´émiettement en mulé et un partís politiques, le refus de tout dialogue par la gauche. Et, pourtant, le Roí a su s´appuyer sur le franquisme juste assez pour éviter la crise de régime, done le coup d´Etat militaire. Et, pourtant, il a donné l´autonomie aux régions, l´existence légale aux partís, et done toute liberté d´agir á la gauche, sans que le pays se défasse dans le chaos.

Tout au contraire, les Pactes de la Moncloa, accords politiques et économiques signes en octubre 1977, associent I´opposition socialiste et communiste á l´Union du centre sur un programme de gouvernement. On avait reconnu tous les dons au génie espagnol, jusqu´á présent, sauf ceux, soudain avérés, de la modération et de l´hannonie. Juan Carlos a su les éveiller dans une société qui, faute d´expérience démocratique et de ce- nerf de la démocratie qu´est rinformation, s´ignorait elle-même autant qu´elle ignorait le monde. En quelques mois, il en a fait un partenaire accueilli avec sympathie dans une communauté internationale, et il est parvenú á mettre en marche la transition pacifique á la démocratie, malgré la crise économique et le scepticisme general.

Malgré ou, plutot, peut-étre, á cause de ce scepticisme. Ni la droite ni la gauche ne se sont en effet assez tót méfiées de Juan Carlos, II a pris tout le monde de vitesse. Pendant que la droite caressait l´illusion d´un franquisme sans Franco, la gauche bandait ses énergies pour une lutte séculaire, dans la « rupture » révolutionnaire. « Pour moi, déclarait Santiago Carrillo á L´Express le 1er décembre 1975, Juan Carlos est un homme qui a une forma tion fasciste et pas la moindre idee de ce qu´est la démocratie. » Deux ans plus tard, le méme secrétaire general du Parti communiste espagnol, désormais officialisé, avant de se rendre aux EtatsUnis, demande au Roí de le recevoir, escomptant que ce contact luí conférera, á lui, aux yeux des Américains, un brevet de démocratie ! II declare pubíiquement : « Sans l´action politique de Juan Carlos, les Espagnols auraient deja recommencé á se tirer les uns sur les autres. »

Car c´est bien á Juan Carlos personnellement, et non á la monarchie, que les Espagnols attribuent le mérite de la paix civile. Un soliveau prisonnier docile du « bunker » des vieux franquistas intraitables n´eût pas été protege par la seule vertu de l´institution monarchique, initialement fort contestée. Mais le hasard a fait que l´homme devenu roi d´Espagne, á la suite du dispositif successoral hérétique imaginé par Franco, est un politique de grand talent. Et l´ironie de l´Histoire a voulu que le grand ennemi de la démocratie ait á son insu choisi pour héritier un de ses plus zélés serviteurs.

Zéle qui, pour conserver une chance de pouvoir se manifester un jour, dut rester longtemps secret. Pendant cinq ans, se taire et accepter de passer pour un benét réactionnaire et insensible, demande quelque courage. Certain exposé, fait aux Etats-Unis en 1971, et qui n´alla pas sans offusquer dangereusement le Caudillo, montre que Juan Carlos avait confu des cette apoque son avenir.

« II me prend la main entre les siennes et me parle de sa longue et difficile atiente de tant d´anées », rapporte, dans son remarquable « Journal », qui vient de paraitre, José María de Areilza, comte de Motrico, racontant son premier entretien en tête á tete avec le souverain, en sa qualité de nouveau ministre des Affaires étrangéres, le 13 décembre 1975 (1). « Toi aussi, tu as dû attendre... », ajoute Juan Carlos, par allusion u la disgráce qu´avaient valué á Motrico ses idees libérales.

A l´art de savoir attendre sous Franco s´oppose celui de refuser d´attendre aprés Franco. En matiére de reforme, le retard est l´usine de l´échec. D´ailleurs, les sept premiers mois faillirent tourner au desastre, tant les résistances conservatrices provoquaient la radicalisation de la gauche. Obliga au debut de feindre de «. supplier » de rester le dernier chef du gouvernement nommé par Franco, Arias Navarro, un défenseur tortueux et buté de l´Ancien Régime, Juan Carlos avait en cutre devant luí, contre lui, des Cortes également nommées par Franco, un Conseil du royaume quintessence du passé, et un inquiétant viceprésident militaire du gouvernement, le general De Santiago, limogé depuis.

Le tournant décisif se situé en juillet 1976, lorsque Juan Carlos, aprés s´être separé d´Arias Navarro, substitue la légitimité populaire á la légitimité franquiste, annonce des élections genérales, la légalisation des partís et des syndicats, l´autonomie des provinces, l´amnistie prochaine des prisonniers politiques. Peu aprés, il soumet le principe de l´orientation démocratique á un referendum, dont l´éclatant succés enracine désormais son autorité dans la nation et non plus dans le passé.

Certes, le « miracle politique » ne sera pas éternel. La démocratie étale au grand jour les diffícultés, les drames et les conflits que la dictature a pour fonction de masquer. L´entrée dans la vie politique nórmale effacera peu á peu la « divine surprise » des deux premieres années. Aujourd´hui, l´Espagne entre dans le quotidien, lequel est gros de menaces : crise économique, vio-lences dangereuses de certains autonomistes, éventuel retour de la gauche á une « stratégie de rupture ». La guerre d´Espagne n´a pas eu lieu. Reste á réussir la paix.

J.-F. R.

(1) J.M. de Areilza, « Diario de un ministro de la monarquía », Editorial Planeta, Barcelone, p. 20.

 

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