Autor: Ganier-Raymond, Philippe. 
   Franco m´a dit avant de mourir: "Il faudra que vous rétablissiez la démocratie"     
 
 Paris Match.    28/08/1976.  Página: 41-43, 51. Páginas: 4. Párrafos: 65. 

FRANCO M´A DIT AVANT DE MOURIR:

«ILFAUDRAQUE VOUS RETABUSSIEZ LA DEMOCRATIE»

Pour la premiére fois depuis sa nomination par le roi Juan Carlos, le jeune Premier ministre espagnol,

Adolfo Suarez, reçoit un journaliste, Philippe Ganier-Raymond, et lui dit comment il est et sera, pour

l´Espagne, le gouvernement de l´espoir

LEVENEMENT

Quand done aura lieu le referendum ? Et le mot démocratie sera-t-il inscrit dans la question ? Ce mot, je

Tai deja prononcé dans tous mes discours. Alors...

C´était il y a un an. L´été espagnoi, maussade, avait un gout de cendre : du vent, des averses du nord au

sud, plus la certitude grandissante — au nom de quoi ? On n´en savait ríen mais on le sen-tait trop bien —

que Franco n´aurait au-cune olémence pour les jeunes gens promis á Ja morí par ses juges mili taires...

Etait-ce á La Corogne ou bien a Madrid ? Qu´im-porte...

« Quinze jours avant le debut de sa maladie, me dit Adolfo Suarez, le généra-lissime me recait. Je l´avais

vu tres souvent, pendant de nombreuses années. Je dois diré que je conserve un grand respect pour son

sens politique. Ce jour-lá il me dit : « Désormais, il faut vous próparer á la bataille pour la démocratie... »

Franco, inspirateur de la nouvelle Espagne en marche vers la Liberté ! Je fais repeler : « Oui, oíd, la

bataille pour la démocratie. Parfaitement. » Je note au passage que lorsqu´il s´agit de Franco, le visage

rayon-nant, explosant sous l´appétit de vivre de Don Adolfo Suarez González, Premier ministre de Juan

Carlos I", est brusquement traversé par les rides qui seront á jamáis les sáennes dans dix ans. Elles

creusent le front, elles jaillissent á la commissure des lévres.

Pourquoi mentirait-il ? Et pourquoi le Caudillo ne serait-il pas sorti de la scéne politique et du monde des

vivants sur une de ees pirouetles qui luí permirení, quarante ans durant, de flouer la terre entiére ?

Le 14 aoút 197(5, Adolfo Suarez nous a recus les premiers parmi les jourraalis-tes. Ce fut d´abord, la

veille, un tres bref entretien, Paseo de la Castellana numero 3, l´Hótel Matignon de Madrid. Au bout de

trois salons meublés de tables et de consoles inspirées de l´Empire et jonclíés de tapis copies de la

Savonnerie, une porte s´ouvre. Un jeune homme strietement habillé en bleu nuit jaillit de derriiére son

burean, s´arrache des lévres la cigarette qifil vient d´allumer et nous tend la main. « Encantado ! Que tal...

» Bien, la poignée de main... Pas dure, pas brisante, pas froide, pas á la militaire, style passage de l´Ebre

1938 modifiée división Azul 1942. Pas molle non plus, pas glissante, pas mourante, dans le gcnre

défroqué du fran-quisme recyclé á 1´apposition dénio-chré-tienne. Non, la poignée de main bien pleine

avec le coude légérement replié et la poi-trinc qui s´avance dans un mouvement typiquement castillan

d´affection et de défi. Bon sang qu´il est jeune ! Xour, savions qu´il avait 43 ans, nous igno-rions qu´il en

paraissait 35. («II faudrait trouver de moi une photo officielle qui me donne mon age. II n´y en a pas. >) II

est en tout cas l´un des plus jeunes Premiers ministres d´Europe. Je songe á son prédé-cesseur Carlos Arias

Navarro, accentuant comme á plaisir une sorte de voussure et parcourant, genoux légérement fléchis, les

travées des Cortes. S´il s´est produit en moins d´un an une révoíution en Espagne, e´est bien celle-ci : finie

la gérontocratie. A I´exception ides militaires, la presque tota-lité des ministres d´Adolfo Suarez, choisis

par lui, ont entre 40 et 50 ans.

Tout de suite, il precise : « Pas de décla-ration politique. M-a premiére déolara-tion politique sera pour le

peuple esipagnol. » Allusion tres nette, bien appuyée, au comportement de ses pré-décesseurs,

particuliérement du ci-devant ministre de l´Intérieur Fraga Irribarne, qui avaient la manie de confier leur

croquis futuriste de l´Espagne au « Times » de Londres. II s´agira seulement de « charlas », substantif

espagnal désignant un échange á mi-chemin entre la conversation et le bavardage. Durant deux jours, á

maintes reprises, une barritare s´abaissera : « Ce que je vous dis c´est « off the record ». Mais des choses

passeront entre les maules étroi-tes... Ceci, par exemple, tout de suite, qui concerne l´opposition.

La presse espagnole est remplie des ré-cents entretiens entre Adolfo Suarez et le leader socialiste, le beau

gosse andalón Felipe González que l´opposition de gauclie a envoyé en premiére ligne, á moins qu´il ait

agi de son propre chef. Adolfo Suarez — qui a cette vertu des tres grands acteurs latins de savoir sourire

et parler á la fois — dit : « II s´agit d´un homme d´une intelli-gence surprenante. Notre conversation a duré

trois heures. Elle aurait pu durer toute

la nuit. Nous sommes tombés d´accord sur la presque totalité des problémes. Cet homme est vraiment tres

subtil. II a le sens de TEspagne. II s´agit d´un patrióte authen-tique. »

Deniain, il ajoutera : « Le grand problémc que nous devons résau´dre est le suivant : d´une part, il y a une

opposition tres acti´ve, tres intelligente, mais qui n´a pas l´expé-rience du pouvoir ; de l´autre, il y a des

gouvernants qui n´ont auoune idee de ce qu´est la vie des partís. II s´agit de les faire travailler ensemble.

Tout est la. » Qui aurait (imaginé, il y a un an, il y a deux mois, que, dans le saint des saints, le Premier

ministre espagnoi ferait un éloge dithyrambique du partí socialiste (P.s.o.e.), ¡Ilegal il y a encoré six

semaines. On n´aurait pas osé. Pourtant, on me l´a dit, Adolfo Suarez c´est la Phalange, c´est l´Opus Dei.

Nous nous retroiwerons demain, tout a u sud, dans la « finca » de fonction, posee comnie une oasis

rectangulaire sur le terril plat, sur le cratére sans volcan de la región d´Almería, pauvre á en jnourir, tout a

Fex-térieur de la ceinture dorée de la nouvelle Esj>aigne.

On a parlé d´un play-boy. U n´a ríen du í,ren-re. Le dessiii est trop net. Pas une veulerie dans les joues.

Ríen ne dépasse, pas méme une meche. Aucun bourrelet sous Testomac (il est en maillotde bain). II

estdessiné, avec son mentón en avant et ses cheveux plaqués, convine par un crayon feutre gros moidéle.

Un provincial superbe á la fois volubile et reservé. Bien plus qu´á Chirac, qu´á Kennedy, il ressemble, me

semble-t-il, á Gh´a´ban-Delmas, au mieux de sa forme. Fragilité comprise. Je sais de lui ceci : qu´il est n«

á Avila, on le sait, der-riére des murailles rouges, pas seulement matérielles, mais aussi spirituelles ; qu´il

est fils de niagistrat ; que, enfant, il vécut la pauvreté dorée avec ses quatre fréres ; qu´á la mort de son

pére, il ouvrit un cours privé pour faire vivre toute la famille et que ses étude^ personnelles s´en ressenti-

rent (il ne parle vraiment auoune langue étrangére) ; qu´il aime Dieu. « La r-eligion, me dit-il, c´est pour

moi fondatuental. »

D.ans le jardín, la famille se déroule coanme une guirlamde. Xaxier, Laura, Marianne, Adolfo, Sansolés.

Leur mere, la tres douce Amparo, un peu -basque, qu´Adolfo épousa il y a quinze ans, ouvre ses grands

yeux étonnés de femnie du Nord, en disant : « J´ignore comnient il fait : il ne mange pas ; il ne boit pas ; il

dort á peine. C´esl un lutteur, mais J´ignore oü il puise son énergie. »

Son énergie, Adolfo Suarez la puise en réa-lité dans la po.ussiére rougeátre de la Cas-

tille. C´est dur, dans les années 50, de faire une carriére administrative. Bien heureux quand, sous la

proteotion de Carrero "Blanco, 011 devient gouverneur de la pro-vince de Sógovie (1968), puis directeur

de la radio et de la televisión espagnole (1969).

En niars 1975, Fernando Herrero Tejedor, parrain politique d´Adolfo Suarez et « président du Mouvement

», le prend comiiie dauphin avant de mourir dans un aoci´denl de voihire. Suarez lui succédera á la tete

du méme « Movimiento ». La conversation se serré. La famil´le, tres douce, s´écarte un peu.

— Vous étes en quelque sorte le fils du Mouvement et de FOpus Dei. Le Mouvement égale la

Phalange...

— Et la Phalange égale les nazis. Je sais...

— Qu´est-ce que le Mouvememt ?

— Vous n´aHez pas me croire. Le Mouvement, pour moi, ce ful toujours une organi-sation á caractére

essentiellement social. ()n y échangeait des idees, il y avait des cercles de jeunes, tres libres et ríen d´au-

tre.

C´est assez vrai. Dans les cercles José Antonio, au plus profond des années 50, le mol démocratie a été

prononoé et aujour-d´hui il existe méme une aile gauchiste de la Phalange.

Le 13 aoíit, il n´est pas exclu que le jeune Xavier (dix-neuf ans), tué d´une baile dans la tete par un garde

civil á Almería, juste-ment, alors qu´il commencait d´eerire quelque ohose sur un mur, en ait fait partie.

•Et á cette sanglante occasion, on était bien obligé de constater que de petites choses ont changé en

Espagne : Adolfo Suarez a en-voyé un message de condoléances á la fa-mille. C´est dérisoire ? Oui, mais

il reste que jamáis Arias Navarro n´a rédigé le moindre mot de sympathie pour les familles touchées par

les innombrables bavures de sa pólice. Adolfo Suarez, tout á fait détendu dans sa « finca », laisse eniendre

que, non, il n´est pas question que le par ti commu´niste soit légalisé cette année. Quand je lui parle du

retour de Santiago Carrillo et de la Pasionaria, nuanifestement, j´aborde un sujet secondaire. II hausse un

peu les épaules. « Ce sont, dit-il, de vieiHes gens. lis appar-tiennent á une époquc révolue. lis ne re-

présenient plus ríen de l´Espagne moderne. Officialiser leur retour ? Non. Parce que,

pour nous, cela poserait des profolémes techniques de sécurité tres graves. »

— Le partí communiste n´est done pas un partí démocratique ?

— Dans notre peuple, le peuple espagnol, le partí communiste n´est toujours pas cré-dible. II n´a pas

encoré fait la preuve qu´il était un parti démocratique. C´est ainsi... » Je pose á Adolfo Suarez la question

brillante de I´attitude des mili taires. Dans le quotidien phalangiste « Alcázar » d´il y a quinze jours, on

rappelle que pour le cas oü les Cortes et le Conseil du royaume seraient dissous par le roí, faute de se

dis-soudre eux-mémes, l´armée, suivant la loi organique, deviendra.it alors garante de la Constitution. En

olair, elle prendrait le pouvoir, Suarez me répond, en riant toujours :

« Les gens d´ « Alcázar » sont charmants, mais en matiére de constituitíon, permettez-moi de vous diré

que ce ne sont pas des ex-perts. Les élections se feront. II est vrai que d´aiprés la Constitution, l´armée

sera garante de la légalité. Mais c´est tout.

— Vous parlez d´élections. Quand donc aura lieu le referendum ? Et le mot démocratie, sera-t-il

inscrit dans la question ?

— Le mot démocratie, je l´ai deja pro-nones dans tous mes discours. Alors...

--- Quand, le referendum ?

— En temps et en heure.

— Quand ?

— Quand lie roi et moi-méme le juge-rons bon. Nous autres, Espagnols, nous avons un

souverain exceptíonnel. Tres in-telligent. Tres au fait des choses. Tout vien-

dra en son temps. Vous me comprenez, je pense...

— N´avez-vous pas le sentiiment, M. le Président, d´assumer, en ce ´niomeni, la táohe la plus dure ?

--- Absolument. J´en suis ravi.

— Et le pouvoir ? Qu´est-ce que c´es¡t pour vous ?

Les bras s´ouvrent, le vis>age «´illumine, la cigarette meurt dans le cendrier.

— Bl ipoder ? Me encanta ! Le pouivoir ? Cela m´enohante !... II corrige aussitót. Adolfo Suarez, en

quelque sorte, gauchít sa joie. II ajoute avec la niéme allégresse :

« Cela m´enchante, oui, de pirésider au destín de mon pays !

— Vous avez dit que vous présidiez un gouvernement de transition. C´est tres as-tucieux...

— Non. Non. Non. Ecoutez bien. J´ai dit et je trépete que je dirige un gouiverneanent tíhargé d´effectuer

ía transition. Cela n´a aucun rapport... II faudra vonis faire á cette idee : d´Espagne fera désormais une

poli-tique dans laquelle la prise du pouvoir ne sera plus le but supréme. Nous ferons une ´politique

nórmale, pour des gens normau*. En évitant les dranies. L´Espagne, monsieur, vous étonnera. »

— L´armée est-elle un frein dans le pro-cessus démocratique ?

— Pas du tout. Vous étes comme tout le monde. Vous vons faites des idees sur nos soldáis. Je vais vous

donner un exemple. Ce sont les militaires (ii y a 33 généraux aux Cortés) qui ont eux-mémes proposé

l´amnistie pour les soldáis condamnés sous motif d´association illégale !

II pourrait ajouter que les seuüs homnies du gouvernenieflt précédent qu´ii a conserves dans son cabinet,

sont les oíficiers su-périeurs : 1´amura! Pita de Vega, le general Alvarez Arenas, le general Díaz de Men-

divil. Mais Adolfo Suarez avait-il les moyens de les chasser ? La question reste posee. Puisque nous en

sommes au chapitre des généraux, il me conf esse toutefois qu´ils auraient bien pu étre choques par «

l´absen. ce de coordination du gouvernement précédent, son absence d´unité... 11 n´y avait pas d´équipe.

Les ministres tiraient a hue et á dia. Chacun avait sa petite idee sur l´avenir

— pas nécessaireinent mauvaise d´ailleurs. lis se déchiraient. Dans l´état oü se trouvait l´Espagne, c´était

dangereux ».

La voix de Suarez charrie les merveilleuses rocailles de la langue castillane. Langue envoütante derriére

laquelle peuvent s´abriter le néant et le devenir.

— Pourquoi, á peine intronisé, étes-vous allé voir Chirac ? Ici, cela a choque.

— On a eu tort. Je crois aux dialogues d´homme d´Etat á homme d´Etat. Je croís aux contacts directs.

Nous en avons été tel-lement prives !

— La dómocratie, comment sera-t-elle pos-sible ?

— Toujours gráce á Franco, gráce au desa-rollo. » Au développement économique suscité [par le vieux

general. Il ajoute :

« La démocratie en Espagne, nous ne Féta-´blirons pas pour vous faire plaisir. Pour faire ´p´laisir aux

Européens. Aux Améri-cains. Nous la ferons pour les Espagnols. Et nous vous étonnerons. Mon peuiple

est tres mür, tres conscient. La démocratie, comprenez-onoi bien, ce n´est pas le cadeau d´un

gouvernement. C´est un droit impres-criptiibtle que notre peuple doit exiger. »

Etrange, comme en Espagne, á la míeme heure, on répéte les mémes dioses, de l´extréme-droite á la

gauche..,

— Et les Basques ?

— Vaste

concois tres bien, dit Suarez, que les Basques, les Galiciens, les Asturiens, les Catalans aient leur drapeau

á eux.

— Et leur langue ?

— Et leur langue...

— Passera-t-on le bachot en basque et en catalán ?

— Votre question — pardonnez-moi — est idiote. Trouvez-moi d´abord des iprofes-seurs qui

pourront enseigner la chimie nu-oléaire en basque, en catalán, etc. Restons sérieux. II faut briser le

terrorisme du pays basque, ou plutot le laisser se briser tout seul. Vous siavez comme moi que la E.t.a. 5

et la E.t.a. 6 sont complétement divisées. II faut profiter de ces dissenssions et négo-cier en niéme temps

avec les partís moderes. C´est ce que nous essaierons de faire. Chaqué dhose en son temps. Je lui demande

: « Quel fut le plus grand probléme que vous avez trouvé en venant au pouvoir ? II répond : « Qu´on me

laisse la tete froide. Qu´on ne m´empéche pas de traiter chaqué probléme en son heure. Que l´on n´agresse

pas nía lucidité. » L´aninial est robuste. « Celui-lá, pour l´arracher au pouvoir, il faudra un démonte-pneu

», m´a ´dit un ami maidriléne qui le connait bien. Et aprés ? L´Espagne de 1976 n´a surtout pas besoin d´un

amateur.

— Dévaluera-t-on en septembre ? II rit. II ne veut pas repondré.

II rit encoré quand je lui parle de l´Opus Dei, de son passé, son iprésent.

« Je me tue á burler depuis dix ans que l´Opus Dei á laquelle j´ai appartenu n´est qu´une pieuse

organisation. Rien de plus.

Sans ramifioations politiques ou financiéres.

— Je peux l´écrire ?

— Allez-y. Personne ne vous croira.

Le Premier ministre de Juan Carlos est un homnie heureux.

« Souvenez-vous, quand le roí m´a choisi pour Premier ministre, j´avais tout le monde contre moi. Ici et á

l´extérieur. Jusqu´au Fígaro qui me crachaií dessus í Aujaur-dui, comme c´est étrange, la campagne est

terminée. C´est ma premiére victoire. J´y tiens beaucoup. »

Peut-étre en gagnera-t-il d´autres. En oc-tobre. Quand ropposition devna ehoisir entre l´autonine chaud et

la négociation avec les héritiers démocrates de Francisco Franco.

PH. GANIER-RAYMOND SUAREZ

L´EVEMEMENT

 

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