Autor: Niedergang, Marcel. 
 Espagne. 
 Les gauchistes de l´ETA et le procès de Burgos     
 
 Le Monde.    04/12/1970.  Página: 6. Páginas: 1. Párrafos: 13. 

Espagne

Les gauchistes de l´ETA et le procés de Burgos

« Gora Euzkadi Azkatasuna... » En septembre dernier, á Saint-Sébastien, un nationaliste basque s´était lancé, les vétements en flammes, au pied du general Franco qui assistait á l´ou-verture des championnats du monde de pelote basque. « Vive le Pays basque libre ! "Le cri de colére et de désespoir avait été rapidament étouffé par les policiers de I´escorte du chef de l´Etat, demeuré impassible. Maítrisé, Joseba Elosegui, age de cinquante-trois ans. était éloigné de la tribune officielle.

En 1936, II commandait. un groupe de combattants basques à Guernica. Assigné à résidence aprés la guerre, plusieurs fois arreté, il avait encoré tout récemment attaché un drapeau basque à la fleche de la cathédrale de Saint-Sébastien. Pour la premiére fois en Espagne, II tentait d´attirer l´attention de I´opinión intérieure el internationale sur le "problema basque", en utilisant la méthode spectaculaire et non violente du « suicide par le leu ».

Les nationalistes basques qui ont, selon toute vraisemblance en levé le 1er décembre, le cónsul de la République fedérate allemande à Saint-Sébastien appartiennent à une autre école -et à une autre génération. Partisans de la " lutte armée", ils souhaltent intensifier les "actions de guérilla urbaine et rurale", et l´enlévement d´une personnalité étrangére est bien dans la ligne d´une tactique qui se rapproche de celle des mouvements révolutionnaires d´Amérique latine ou des Palestiniens du Dr Georges Habache.

Le temps de l´action violente

Des 1967, lors de la cinquiéme assemblée genérale de l´ETA, les éléments les plus Jeunes et les plus extrémistes s´étaient opposés aux tendances plus modérées du mouvement nationaliste. ils avaient vivement critiqué les méthodes, trop paisíbles à leur goüt, du PSOE (partí socialiste ouvrier espagnol). avec lequel des contacts étroits avaient été pris. A l´assemblée genérale de I´ETA qui a eu lieu cette année, une fraction extremista du mouvement avait refusé de participer aux débats, estimant sans doute que le " temps de la parole " était dépassé el que celui de I´ « actlon violente » était arrivé.

Toute organisátion nationaliste et révolutionnaire connaít les luttes de clans, les conflits de tendances, les scissions et les exclusions. Les Basques, dont l´individualisme ne le cede en ríen à celui des Catalans ou des Castillans, n´échappent pas a cette regle. Les gauchistes de I´ETA placent sans doute aujourd´hui le gouvernement de Madrid dans une des situations les plus délicates qu´il ait jamáis connues depuis la fin de la guerre civile,ils risquent aussi d´aggraver les divergences internes du mouvement nationaliste basque, alors que des tentatives en vue d´un regroupement de toutes les tendances étaient sérieusement engagées depuis quelques semaines. lis peuveni inciter les juges militaires de Burgos à une sévérité encoré plus grande. Dans l´immédiat, on doit en tout cas constater que leur action a samé le trouble dans les rangs de l´opposition politique, ouvriére et universítaire au régime du general Franco L´annonce du procés de Burgos, preparé, instruit, orchestré selon des regles qui rappellent davantage les jours les plus sombres de la guerre civiie que les velléités de "liberalisation " Incluses dans la loi organique de l´Etat, a permis, en effet. à tous les courants d´opposition, des communistes aux libéraux et aux monarchistes en passant par les démocrates chrétiens, d´esquisser un front commun.

Des hommes aussl différents et aussi respectables que le socialiste Tierno Galvan, le démocrate chrétien Ruiz Jiménez, rancien dirigeant de la CEDA (Confédération des droltes autónomas), José María Gil Robles, le comte de Motrico, ancien secrétaire privé du comte de Barcelona, sont intervenus en faveur de la clémence et de l´abolution de la peine de mort en Espagne. Des éveques ont demandé et obtanu-du Vallcan qu´upeintervention ait lieu auprés du jovemement de Madrid. Le procés de Burgos devait se dérouler à huis clos. II sera public. C´est peu. C´était un progrés.

Chercher à qui le crime profíte? II n´est pas possible d´exclure absolument un geste de provocation d´éléments n´appartenant pas au mouvement nationaliste basque et s´efforçant d´inciter les juges de Burgos à une sévérité exemplaire. Si les gauchistes de I´ETA devaient finalement étre les véritables responsables, leur action contribuerait sans aucun doute à rejeter I´Espagne vers cette tentation des extremes, dont trente ans aprés la fin de la guerre civiie elle ne parvient pas á s´arracher.

Une provocation?

II est vral que pour les Basques l´année 1970 est celle de la célébration du trente-troisiéme anniversaire du bombardement de Guernica. C´est l´occasion pour les anciens de reviure les breves journées de l´autonomie interne accordée par le gouvernement républicain en 1936. Apogee d´un mouvement séparatiste né a la fin du siécle dernier, alors que le Pays basque connalssait un développement industriel beaucoup plus rapide que celui des autres provinces espagnoles.

C´est en 1890 que Sabin d´Arana Gomi avait fondé le Partí nationaliste basque (P.N.B.), qui revendiquait un statut d´autonomie Interne. Fondé sur un passé prestigieux et sur les injustes malheurs du royaume le Navarre, ce revé, ou cette prétention, s´est heurté pendant un demi-siécle au mauvais vouloir du pouvoir central. C´est bien á contrecoeur, pressée par le soulévement franquiste, que la République se resigna. II n´est pas douteux que les épreuves de la guerre civiie ont nourri le sentiment nationaliste basque. Un gouvernement en exil a été creé. Des dizaines de milliers de Basques ont fondé des colonies restées fidéles à l´ étranger.

Dans les trois provinces espagnoles du Pays basque, les anciens dirigeants moderes du P.N.B ont été progressivement supplantés par des leaders plus jeunes, moins réformistes et plus révolutionnaires, n´acceptant pas les mesures de répression adoptées en aoút 1936 par le gouvernement du general Franco (intérdiction des écoles et de la langue basques).

Les « gréves sauvages » de 1947 dans le Pays basque sont un premier signe qui ne trompe pas. Mais il faut attendre 1953 pour voir apparaítre le groupe EKIN, formé d´étudiants dont le but est de « canaliser les legitimes aspirations du peuple" L´ETA (Euzkadi Ta Azkatasuna : Euzkadi et sa liberté) nait en 1959 du groupe EKIN.

Aprés son premier congrés, en 1962, I´ETA se définissait comme le « mouvement révolutionnaire basque pour la líbération nationale ». II avait pour buts « l´lndépendance et la réunitication du territoire basque, la transformaron des structures économiques, sociales et culturelles, et la création d´un régime socialiste ».

Depuis cette date. I´ETA n´a cessé de se radicaliser et de se fractionner, I´ETA " Berrí" (nouveau) rejetant le principe de la lurte armée et s´opposant à la tendance marxiste-léniniste; mais il est clair que les orientations " socialistas " et " révolutionnaires " ne sont plus guére contestées aujourd´hul par la majorité des militants. La trajectoire est tres nette. De janvier 1968 à septembre 1969, le Pays basque a vécu sous le régime de l´état d´exception. Depuis un an, l´effervescence, approuvée par de tres nombreux prétres, est permanente...

M. N.

 

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