Autor: Niedergang, Marcel. 
 Ouvert le 3 dècembre. 
 Le procès de Burgos est aussi celui du franquisme     
 
 Le Monde.    09/12/1970.  Página: 1,6. Páginas: 2. Párrafos: 17. 

OUVERT LE 3 DÉCEMBRE

Le procés de Burgos est aussi celui du franquismo

Un calme, relatif régnait le 8 décembre dans le Pays basque, ou l´on ne comptait plus que quelques milliers de grévistes dans les deux « provinces maritimes » de Guipúzcoa et de Biscaye, Des assemblées d´ouvriers se sont tenues dans de nombreuses entreprises pour décider s´ils maintiendraient l´arret du travail jusqu´av, jour oú serení connues les sentences du procés de Burgos. Une violente manifestation groupant cinq cents personnes a eu lieu cependant le 6 décembre à Durango, prés de Bilbao, où la garas civile a procede á douze arrestations. Dans les universités basques et á Madrid, la gréve des cours continuait.

En f´rance, une manifestation de solidante avec les inculpes de Burgos a rassemblé, le 6 décembre, a Toutouse, quatre mille personnes à l´appel d´une quinzaine d´organisations de gauche. Il n´y a pas eu d´incident. En revanche, à Rome, la pólice a lancé des grenades a gaz pour disperser deux mille jeunes gens qui jetaient des pierres et des cocktails Molotov et tentatent d´attaquer l´ambassade d´Espagne.

Par MARCEL NIEDERGANG

Burgos, premiére et grise capítale de la junte franquista pendant la guerra civile, est, en décembre 1970, la ville austera où éclatent brutalement les ambiguïtés et les contradictions du franquismo. Le procés de Burgos est aussi, en un sens, celui d´un régime qui n´a pas réussi, trente et un ans aprés sa victoire militaire, ÉI rassembler toutes les énergies et a dissiper toutes les hostilités.

Ce n´est pas seulement le nombre elevé des accusés, enchaínés menottes aux mains au banc des prévenus, ni méme la gravité des peines requises qui trappent l´opinion Internationale et choquent les consciences des milieux libéraux de l´Espagne. Certes, six peines capitales sont réclamées par le procureur et la majorité des accuses de Burgos sont deja condamnés, ensamble, à plusieurs dizaines d´années de prison.

Mais depuis la fin de la guerre civile de nombreux opposants au régime franquista, communistes ou noncommunistes, ont été condamnes à des peines extrémement sévéres. Pour ne donner qu´un seul exempte, le poete Mareos Ana a poses un quart de slecle efe son existen dans un cachot.

Depuis cinq ans, les tribunaux de l´ordre public ont multlplié les condamnations dans une indifférence presque genérale. Pour s´en tenir au seul Pays basque, le bilan de la répression, depuis 1969, n´est pas minee : un homme, Arrizabalaga, a été condamné à mort (sa peine a été commuée en détention perpétuelle) ; cinquante-trois personnes jugées par des tribunaux militaires ont été condamnées à quelque cinq cents années de prison ; une centaine d´autres, passant devant les tribunaux de l´ordre public, ont totalisé plus de deux cents années de prison; prés de deux mille personnes ont été arrétées. II est vral que le Pays basque a connu, depuis deux ans, une agitation séparatiste particulíérement active. L´assassinat, en aout 1968, du commissaire Melinton Manzanas, chef de la brigade politico-sociale du Guipúzcoa, semblait avoir Incité les autorités á frapper encoré plus fort. Mais cette « violence Institutionnelle », a la mesure d´une « violence révolutionnaire» croissante, n´avait pas, jusqu´à présent, suscité une émotion particuliére hors d´Espagne, ni méme en Espagne.

L´archaïsme au grand tour

Le 21 avril 1963, le dirigeant communiste Julián Grimau avait été condamné á mort et exécuté malgré les protestations internationales. On sait aujourd´hui que le general Franco et les ministres militaires avajent précisément tiré argument des " inadmissibles" pressions de l´étranger pour emporter la decisión devant le conseíl des ministres.

En décembre 1970, dans une ville qui est I´un des bastions du traditionalisme espagnol, le conseil de guerre étale au grand jour son archaísme et sa violence. Le procés devait se dérouler à huis clos, deux religieux figurant parmi les seize inculpes. L´intervention du Vatican, d´autant plus écouté que la revisión du concordal de 1953 est à l´ordre du jour a permis qu´ll soit public. Des Journalistes et des avocáis étrangers sont dans la salle, lls disent, et l´echo s´en repercute en Europa et dans le monde, que les accusés demeurent enchaínés pendant les séances et qu´on les empeche de communiquer entre eux. IIs rapportent les declarations sur les tortures qui ont permis d´extorquer des aveux que les inculpes infirment aujourd´hui. lls expliquent que six hommes risquent leur tete en vertu de décrets-lois dont la sévérité n´a guére été amendée depuis 1940 et que l´esprit qui préside à ces étranges débats est celui d´une guerre civile dont les jeunes Espagnols, pes dans les deux camps

L´Espagne officielle, à l´image da la société espagnole moderne, a aujourd´hui deux visages. Le premier est celui du colonel Manuel Ordovas González, qui préside le conseil de guerre de Burgos. Cet officier a commandé le régiment cuirassé Espagne ll de Burgos. Un jeune Espagnol qui a effectué son sevice sous ses ordres nous écrit pour affirmer que cet officier n´a cessé de brimer les recrues basques du régiment.

L´un des argumenys des avocats de la defensa, salón lesqueis le président du tribunal militaire n´est pas « impartíal», ne paraït done pas totalement infondé. Le colonel Manuel Ordovas González appartient sans aucun dome à la vieille Espagne de la "croisade", qui n´a renoncé à aucune de ses phobies de la guerre civile.

Le second visage de l´Espagne officielle d´aujourd´hui est celui de M. Gregorio López Bravo, ministre des affaires étrangéres, qui n´avait méme pas vingt ans a la fin de la guerre civile. M. Lopez Bravo a fait des etudes aux etats-uníts, ll s´est frotté aux milieux internationaux, iI sait que la chance de l´Espagne dépend de son Intégration aussi étroite que possible à l´Europe libérale de l´Occidentment critiqué les methodes, trop paisibles à leur goüt, du PSOE (partí socialiste ouvrier espagnol), avec lequel des contacts étroits avaient été pris. A l´assemblée genérale de I´ETA qui a eu lieu cette année, une fraction extrémiste du mouvement avait refusé de participer aux débats, estimant sans doute que le "lemps de la parole" était dépassé et que celui de I´ « action violente » était arrivé.

Toute organisátion nationaliste et révolutionnaire connait les luttes de clans, les conflits de tendances, les scissions et les exclusions. Les Basques, dont l´indivídualisme ne le cede en ríen á celui des Catalans ou des Castillans. n´échappent pas à cette regle. Les gauchistes de I´ETA placent sans doute aujourd´hui le gouvernement de Madrid dans une des situations les plus délicates qu´il ait jamáis connues depuis la fin de la guerre civile lls risquent aussi d´aggraver les divergences internes du mouvement nationaliste basque, alors que des tentativos en vue d´un regroupement de toutes les tendances étaient sérieusement engagées depuis quelques semaines. lls peuvent inciter les juges militaires de Burgos à une sévérité encoré plus grande Dans l´immédiat, on doit en tout cas constatar que leur action a semé le trouble dans les rangs de l´opposition politique, ouvriéré et universitaire au régime du general Franco L´annonce du procés de Burgos, preparé, instruit, orchestré selon des regles qui rappellent davantage les Jours les plus sombres de la guerre civile que les velléités de "liberalisation" Incluses dans la loi organique de l´Etat, a permis, en effet á tous les courants d´opposition, des communistes aux libéraux et aux monarchistes en passant par les démocrates chrétiens. d´esquisser un front commun.

Des hommes aussi différents et aussi respectables que le socialiste Tierno Galvan, le démocrate chrétien Ruiz Jiménez, l´ancien dirigeant de la CEDA (Confédération des droites autonomes). José María Gil Robles, le comte de Motrico, anclen secrétaire privé du comte de Barcelone, sont intervenus en faveur de la ciémence et de l´abolition de la peine de mort en Espagne. Des évéques ont demandé et obtenu du Vatican qu´une Intervention ait lieu auprés du gouvernemetde Madrid. Le procés li est tres proche d´un groupe politique et spirituel qui croit que le développement économique finirá par atténuer les tensions sociales et que la conquéte d´un revenu par tete de 1 000 dollars est un objectif prioritaire. C´est un intellectuel liberal aussi éloigné des fantasmes de l´lnquisitlon que les hommes qu´il rencontre dans les conférences ínter-nationales. Mais personne encoré ne peut diré si lui et ses amis feront réellement avancer l´Espagne sur les difficiles chemins de la « libéralisation » ou s´ils servent seulement de caution "libérale" à un régime qui tente de survivre sans se modifier vraiment tout en présentant une " image" aussi aimable que possible à l´extérieur.

L´immense echo, national et International, du procés de Burgos provient d´abord des contradictions internes du franquisme, qui ne peut, tout à la fois, maintenir avec fermeté les principes essentiels de son origine et jouer franchement le jeu " démocratique" souhalté par ses partenaires de l´Occident. Les concessions obtenues ou présentees comme indispensables par les " libéraux" du gouvernement se retournent contre les dirigeants, qui ne songent qu´á refermer les portes de l´Espagne éternelle.

Le gouvernement de Madrid a réagi, mais faiblement et lentement, à l´enlévement du consol de la République fedérale allemande à Saint-Sébastien. Le general Franco a fété son soixante-dix-huitiéme anniversaire comme si l´Espagne ne faisait pas face à l´une des crises les plus graves qu´elle ait connues depuis la fin de la guerre civile. L´état d´exception a été proclamé, mais seulement dans la province de Guipúzcoa, et le gouverneur civil de Saint-Sébastien a declaré qu´il s´ef-forcerait de réduire au máximum les inconvénients de cette mesure. Ii y a deux ans, pour une situation bien moins grave, l´état d´exception avait été proclamé daris trois provinces basques.

Les protestations contre le procés de Burgos montent en France, en italie, aux Pays-Bas, aux Etats-Unis, en Belgique, en Grande-Bretagne et aussi en Union soviétique, ou l´on ne manifestait pas, ces derniers mois, une . rigueur particuliére à l´égard des dirigeants de Madrid. Certains Espagnols seront peut-étre alors tentés de découvrir un complot International On entend dejà dans les rangs phalangistes des murmures contre les prétres, " qui sont toujours aux pramiers rangs dans les actions terrorlstes de I´ETA », et des organisations oubliées parlent de se regrouper « pour la dátense de l´Espagne ».

Mais comment expliquer l´ampleur des manifestations de Barcelone. les gréves de la faim commencées par les détenus politiques dans les prisons espagnoles, les messages de solidante des prisonniers de Ségovie coupés du monde ? Comment expliquer les prises de position de personnalités espagnoles representant des tendances tres diverses socialistes, démocrates-chrétiens, libéraux, monarchistes, moderes? Comment expliquer le trouble grandissant que l´on décéle dans les rangs de ceux qui appartiennent aux deux plus solides bastions du franquisme: l´Eglise et l´armée.

Les évéques " officialistes" sont, certes, encoré majoritaires, mais l´assemblée genérale de l´épiscopat a condamné je projet de loi syndicale laborieusement mis au point Une fraction importante du bas ´clergé piaffe d´impatience et des évéques ont, pour la premiére fois, affronté ouvertement le gouvernement en déclarant " illegal" le procés de Burgos Moins public, le malaise n´est pas moins réel dans l´armée, dont le nouveau chef d´état-major est connu pour son souci d´apolitisme, son ouverture d´esprit et son liberalismo.

Le capitaine general Tomas García Rebull. commandant du secteut de Burgos et l´un des trols ou quatre militaires les plus importants d´Espagne aurait fait savoir luiméme au general Franco qu´il était personnellement hostile á d´éventuelles condamnations á mort par le conseil de guerre.

Les structures politiques et judiciaires de l´Espagne franquiste ne sont adaptées ni à la société espagnole d´aujourd´hui ni á l´évolution du monde moderne Le procés de Burgos étale aux yeux de tous ce qui n´était une évidence que pour quelques-uns. L´Espagne de 1940 ne peut plus requerir en 1970, et sous les yeux du monde entier, six peines capitales et sept cent vingt - huit années de prison contre seize Basques, dont la culpabilité n´est méme pas démontrée...

MARCEL NIEDERGANG.

(Mercredi 9 décembre.)

Un procés qui est aussi celui du franquismo du 3 au 9 décembre 1970

 

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