Le double défi     
 
 Le Monde.    24/12/1970.  Página: 1. Páginas: 1. Párrafos: 6. 

LE DOUBLE DÉFI

C´est la stupéfaction qui l´emporte dans le monde entier et en Espagne aprés l´annonce da verdict íncroyablement sévére du conseil de guerre de Burgos. Les juges militaires, dont quatre sur cinq ne possédent pas les connaissanees jnridiques requises, sont alies au-delá des peines deja exorbitantes réclamées par le procureur.

Ce qui, sans aucun doute, frappe tout partículiérement I´opinion íntcrnationale et espagnole, c´est l´exacerbation de cette in transígeance, ces trois Inculpes deux fois condamnés á la peine de mort. Comme si le conseil de guerre, irrité par l´énorme rumeur qui est montee autour de Burgos en Espagne et hors d´Espagne, avait voulu manifester avec éclat qn´il n´était pas question pour lui de ceder.

C´est bien un défi lancé d´abord a une opinión étrangére- que les ultras du régime franquiste rendent totalement responsable d´une crise politiqne avívée par le procés de Burgos. On peut, certes, admettre que la campagne de solidarité avec les inculpes basques qui s´est développée á travers le monde a pu irriter des Espagnols dont le nationalisme est naturellement tres vif. On peut estimer que l´Espagne n´est pas sans argumente pour demander á certaines nations de considérer leurs propres tribunaux d´exception et leurs propres méthodes policiéres. Le verdict de Leningrad est la pour nous rappeler que l´Espagne franquiste n´a pas le ntonopole de la rafeen d´Etat et des proces ou l´on ne juge pas des hommes mais des idees. On peut enfin se souvenir que les pressions internationales, dont celle du Vatican, n´apaient pu, en 1963, sauver la vie de Julián Grimau, On sait aujourd´hui que le general Franco avait refusé la gráce pour bien affirmer l´indépendance de l´État espagnol.

Au lendemain de son récent entretien avec le Caudillo au palais du Pardo á Madrid, le président Nixon affirmait que «l´Espagne faisait deja partie de l´Europe». D´autres dirigeants occidentaux et certains ministres du gouvernement francais paráissaient convaincus qu´une intégration de l´Espagne dans le club des Six ne pouvait que favoriser cette libéralisation, annoncée depuis 1966 et jamáis réalisée pour I´essentiel. Dans l´Espagne de 1970, les libertes politiques et syndicales ne sont pas beaucoup plus grandes que dans celle de 1945, qui sortait de la guerre civile. Les optimistas ou les complaisants devraient réviser leur jugement. Moins que jamáis le franquisme est disposé á transiger sur les principes dont il se reclame : ses dirigeants estiment tout simplement que l´Europe démocratique a reconnuenfin la valeur et la justesse des dogmes de la croisade.

On veut pourtant encoré espérer que le conseil des ministres qui vient de se reunir a Madrid sous la présidence du general Franco ne restera pas indifférent aux graves répercussions que l´exécution des sentences ne manquerait pas de provoquer. Il est diffícile au gouvernement espagnol de maintenir la thése du complot communiste international. Le Vatican, les plus hautes autorités morales et des dirigeants de nombreux pays, á l´Est córame á l´Ouest, sont intervenus en faveur de la clémence.

Mais le défi des juges de Burgos s´adresse aussi au gouvernement de Madrid. Les chefs les plus intiansigeants de l´armée espagnole n´ont pas manqué de faire connaitre leur irritation devant un procés public qui a soulevé des passions et place les forces armées en posture d´accusées. Certains d´entre eux ont cru voir une manoeuvre de l´équipe au pouvoir. Ils ne sont pas fachés aujourd´hui de placer les ministres, á leur tour, devant leurs responsabilités. En un sens, le procés de Burgos est aussi un épisode de la lutte pour la succession du Caudillo. On voudrait croire, á l´heure oú des personnalités libérales espagnoles expriment leur consternation. que le désir legitime de sauver la face passera au second plan.

(Mercredi 30 décembre.)

 

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