Autor: Fontaine, André. 
   Justice et politique     
 
 Le Monde.    24/12/1970.  Página: 1-2. Páginas: 2. Párrafos: 13. 

Justice et politique

Il ne manque certainement pas de gens aujourd´hui pour applaudir au verdict de Burgos et sonhaiter qu´il solt appliqué dans toute sa sévérité. Parmi eux, bien sur, tous ceux qui croient qu´il n´est d´autre remede a la viotence qu´une violence supérieure, quí s´indignent de l´injure faite á une certaine Espagne par la pression étrangére, qui ne tolérent pas qu´une poignée de separatistes frottés de marxisme-léninisme cherchent a remettre en cause l´unite da reyanme. Mais certatins aussi peut-étre qui sur le bord opposé, ne redoutaient ríen tant que l´évolution du régime de Madrid vers l´Europe et vers la liberté, certains qui ont grand besoín des victimes des autres pour faire oublier leurs propres victimes.

Chez la plupart, cependant, c´est le découragement qui prévaut. Depuis quelque temps il semblait que le conseil de guerre de Burgos pouvait se permettre de renoncer à faire tomber des tetes sans éprouver en quoi que ce soit l´autorité de l´Etat qu´il avait recumission de proteger. L´ample-ur de la reaction populaire espagnole eontre les immixtions, jugées intolerables, de cette « conscience internationale » qui a donné, depuis qu´elle existe, tant de preuves de sa partialité, les múltiples démonstrations de fidélite prodiguées au Caudillo et a l´armée, l´absence, tras los mantes, de tont désordre véritable, suffisaient á enlever à un verdict de elemence raparence d´une concession à la pression intérieure ou extérieure. Les condamnations a mort de Leningrad fournissaient aux juges franquistes une belle oceasion d´opposer leur esprit chevaleresque a la « sauvagerie » des bolcheviks. Les démarehes du pape, la proximité de Noël, auraient pennis de rappeler la fidélité de l´Espagne a reglóse du Christ. La longuera de la délibération paraíssait de bon augure. Enfin le geste fait par les militants de l´ETA en reláchant sans contrepartie leur otage allemaod venait couronner ce qui avait toutes les allures d´un processus de désescalade.

a elle aussi ses courageux protestataires, y compris des hommes quí ont serví le régime comme le poete Ridruejo ou rancien ministre Ruiz Giménez. Et tout récemment le rédacteur en chef du grand journal monarchíste ABC a démissionné pour protester contre la maniere dont son Journal rendait compte du procés de Burgos.

Il existe une autre raison pour évoquer le passé : c´est ce qui est arrivé ensuite. Nos gouvernants ont fini par s´entendre avec ceuxlá mémes qu´ils avaient invites à se présenter sous le «drapeau blanc», non sans avoir remisé leurs « couteaux au vestiaire ». Ils n´ont pas jugé contrair-e à la raison d´Etat de remettre massivement en liberté, en juin 1968, tous les embastillés de l´O.A.S., y compris ceux qui s´étaient directement rendus coupables de meurtre, et qui publient tranquillement aujourd´hui leurs Mémoires.

Il y a toujours un temps pour la clémence. Beaucoup, qui auraient été condamnés à mort pour collaboration s´ils avaient été Jugés dans l´hiver 1944-1945, n´ont eu qu´á attendre suffisamment, dans quelque retraite süre, pour se retrouver pratiquement blanchis. La vérité est que, de toutes les formes de la justice, celle qui porte l´épithéte de politique est la plus dérisoire, parce qu´elle refléte les passions du moment. Quelle chance a-t-elle d´amender ceux qu´elle frappe, puisqu´ils la récusent ?

Justice et politique

Les condamnés de Burgos savaient les risques qu´ils couraient. Mais, comme ils croient en Dieu ou en l´histoire, ils attendent de l´avenir qu´il leur rende, cette foís vraiment, justice. Bien qu´ils n´aient pas trente ans, ils ont trop vu de monuments aux fusillés pour croire durable le pouvoir deleurs adversa tres.

Es savent aussi que le sang appelle le sang et qu´ils seront vengas, méme si les vengeurs deraient périr à leur tour. Loin d´éprouver devant leurs juges le moindre sentiment de culpabilité, ils se voient renforcés dans leur foi par la maniere méme dont ils sont traites. Les accusés qui aprés avoir été tortures comparaissent menottes aux mains, dont on bouche les oreilles avec du cotón, que l´on condamne a huis clos sans avoir entendu de témoins, par quel miracle voudrait-on qu´ils acceptent la sentence prononcée contre eux, qu´elle n´ancre pas leur conviction et celle de leúrs camarades demeurés en liberté qu´ils n´ont ríen a attendre de l´Etat qui rend une telle «Justice » ?

En sévissant avec brutalité, les juges de Burgos ne font que donner une nouvelle impulsión au fatal engrenage de la violence. Il n´y a pas de «justice» digne de ce beau nom, surtout dans un Etat qui se dit chrétien, sans un effort pour comprendre les motivations de ceux qui troublent l´ordre public. Car les revoltes ne sont pas des criminéis, ce sont des nomines qui jugent insupportable le sort qui est fait a leur

peuple. Dans le cas des Basques d´Espagne, qui ont donné au cours de ce demi-siécle, malgré la persécution, tant de preuves de leur volonté de maintenir leur originalité, le régime de Madrid n´aurait-il pas intérfit á méditer ce que Jean XXIII écrivait dans Pacem in terris : « Nous devons déclarer de la façon la plus explicite que toute politique tendant a contrecarrer la vitalité et l´expansión des minorités constitue une faute grave contre la justice, plus grave encoré quandes manceuvres visent á les faire disparaitre." ?

« Quand on fait de la politique, nous disait un jour M. Michel Debré, il faut se salir les mains et méme les manchettes." Et si c´était pour cette raison que la politique traditionnelle, precisément, a tellement échoué, et que tant de jeunes, y compris au Pays basque, se révoltent contre son immoralité fonciére?

Churchill, en qui la plupart des hommes d´Etat de ce temps ont reconnu leur modele, n´était pas un petit saint. Mais il avait une morale qu´il a résume en tete de ses Mémoires : « Dans la guerre, résolution; dans la défaite, intransigeance ; dans la victoire, magnanimité; dans la paix, bonne volonté. » De la « résolution » et de 1´ « intransigeance », le general Franco en a manifesté, dans sa longue carriére, autant sinon plus que personne. En n´optant pas, au soir de sa vie, pour la «magnanimité», il ferait douter de la durée de sa " victoire".

ANDRÉ FONTAINE.

(Mercredi 30 décembre.)

 

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