Autor: Niedergang, Marcel. 
 Espagne. 
 Le pays devant Burgos     
 
 Le Monde.    24/12/1970.  Página: 2. Páginas: 1. Párrafos: 23. 

Le pays devant Burgos

" La campagne qui s´est developpée a l´étranger contra l´Espagne, a l´occasion du procés de Burgos, est insensée. Toutes les limites ont été dépassées. Est-ce que nous nous sommes permis, nous autres, d´lntervenir ainsi pendant la guerre d´Algérie ou lors de l´atfaire Ben Barka... ? » Notre interlocuteur, un colonel qui est l´un des plus proches collaborateurs du general Diez Alegría, chef d´état-major de l´armée espagnole, ne tente méme pas de dissimuler son irritation derriére sa courtoisie castíliane.

II a la quarantaine. Pour luí, la guerre civile est un épisode dramatique qu´il n´a pas directement vécu. Inlelligent, cultivé, à l´aise dans son uniforme, II se voulait d´abord, et il se veut encoré, professionnel. Nous l´avons connu, vollá deux ans, attentif á la modernisation des forces.

I. - L´armée en colére

De notre envoyé spécial MARCEL NIEDERGANG

armées et á un développement economique qu´il estimait « un peu desordonné ». La fuite de plus en plus compacte des Madrileñas, chaqué week-end, vers les résidences secóndaires et les chalets de Gredos ou de la sierra de Guadarrama le rassurait et l´irritait à la fols. «Les préoccupations materialistas /´emportent, disait-il. Tout le monde veut avoir sa voiture... » Mais luí - meme surveillait avec une satisfaction souriante la construction d´un Immeuble résidentiel dans lequel il avait acheté un appartement. «A tempérament et non sans difficultés», précisait-il comme pour s´excuser.

Les familles divisées

Militaire fréquentant des Ingénieurs, des banquiers et des avocats, il partageait la visión, les soucis et les espoirs des nouvelles classes moyennes espagnoles, lesquelles ont beneficié en priorité d´une prospérité favorisée depuis 1959 par le « mirácle » économique. Payée par l´Etat, sa soldé demeurait modeste.

Respectueux de la distinction entre civils et militaires, iI avait certes des opinions, mais ne les confiait qu´á ses amis. «Je souhaite, disalt-il, une évolution ordonnéa vers un systéme politique plus ouvert et plus en accord avec les structures nouvelles d´une société moderne.» Ii parlait comme son chef direct, le general Diez Alegría, qui nous confiait ses reserves à l´égard « des interventions des militaires dans la vie publique » et qui s´interrogeait. «Les partís politiques doivent se definir. Mais oú sont-ils ? Nous les cherchons. Oú sont leurs leaders ? iI taudra bien d´abord que l´ordre soit maintenu...»

Le mécontentement du collaborateur du general Diez Alegría, alors que le procés de Burgos trouble, en les divisant parfois, toutes les familles espagnoles, refléte un état d´esprit largement répandu dans une importante fraction des classes moyennes. «Burgos, nous dit un directeur de Journal de Madrid, c´est un peu I´equivalent du mal trancáis de 1968. Tout le monde en parle. Le divaga se fait entre générations, entre militaires et universitaires. Je connals des familles qui ont renoncé a se reunir, comme elles en avaient l´habitude, pendant les tetes de fin d´année parce que les discussions étaient trop vives...»

D´autres officiers ont admis devant nous que « l´émotion de l´étranger n´aurait pas pu se développer si le procés da Burgos n´ avait pas existe ». Et le general Diez Alegría, connu pour son ouverture d´esprit et ses contacts dans les mllieux européens, répéte depuis deux semaines á ses Intimes : " iI n´est pas question quo l´armée prenne le pouvoir... "

iI reste qu´un phénoméne capital, nouveau et troublant s´est produit : pour la premiére fols depuis la fin de la guerre civile, l´armée prend ouvertement partí et exprime publiquement ses critiques. Cette "armée bien tranquillo et apolitique", décrite par le capitaine catalán Julio Busquets Bragulat, à la satisfaction des officiers s´état-major, sort soudainement de son silence (1). Elle n´a pas pour autant change d´avis du jour au lendemain. La grande majorité de ses cadres demeure hostile a une intervention directe dans les affaires de l´Etat et partage, en la matiére, l´opinion mesurée de son nouveau chef d´état-major general.

Mais le general Diez Alegría, directement alerté par les « jeunes officiers » sur le malaise grandissant, a cru devoir en entretenir personnellement le general Franco. « il se passe dans l´armée ce qui se passe dans d´autres secteurs de la socióté, declare un professeur de l´Université : les jeunes générations supportent de moine en moins passivement les enseils ou les prises dé position de la vieille garde... »

Le dossier dans la rué

Dans l´armée, ces jeunes officiers, capitaines, commandants et méme colonels, ont connu et continuent de connaítre une promotion tres lente. Leurs soldes sont maigres et ne leur permettent pas, dans la majorité des cas, de participer totalement au mode de vie des classes moyennes supérieures dont ils estiment faire partie. Leur animosité n´en est que plus vive à l´égard des scandales financiers dont ils entendent parler, dans la rué o,u dans les cabinets ministériels. ils sont, par vocation et par tempérament, tres nationalistes.

Mais on ne doit pas s´y tromper. La vigueur de leur réaction aux « offenses faites à l´Espagne par l´étranger » n´est que l´un des éléments d´un dossier ouvert dans la rué : celui que Ton aborde naturellement en priorité avec le visiteur de passage. Les critiques que leur inspirent l´action du gouvernement Carrero Blanco depuis octobre 1969, l´affaire Matesa, les autres scandales adminístratifs ou financiers dont on parle à mots couverts, et d´une maniere genérale ce qu´íls appellent « l´incurie de l´équipe au pouvoir », sont au moins aussi violentes et passionnées.

Voici deux hommes, un banquier et un avocat, qui fréquentent réguliérement des officiers d´état-major et qui passent méme pour jouer un roIe écouté de " conselllers politiques ". Leurs propos sont encoré plus vifs. «il y a des années que nous disons et que nous répétons que l´armée sera dans l´Espagne

post-franquiste le seul et véritable arbitre. Comment pourrions-nous écouter sans sourire les appels du pied de Santiago Carrillo, les prédications des demócratas chrétiens qui pronent la révolution ? Comment ne souhaiterions-nous pas etre débarrassés de la racaille Opus Dei, symbole d´inefficacité et de corruption... ? »

Si une certaine Espagne dénonce aujourd´hui avec colére ce qu´elle appelle les « inadmissibles et Intolerables pressions de l´étranger », c´est peut-étre aussi qu´elle regrette de n´avoír pas elle-méme crié plus fort et plus tót. Car ce flot furieux d´une contestation qui se veut « puré et dure " et exige que des tetes politiques lui soient sacrifiées est né en fait l´été dernier. Les loges, les associations secretes et les clubs ont toujours joué un grand role en Espagne, particullérement au dixneuviéme siécle. C´est une solide tradition hispanique qui a également prosperé de l´autre cote de l´Atlantique. Des « cercles » civils, plus ou moins discrets, plus ou moins actifs, comme le « cercle José-Antonio», qui se proclame «phalan-giste de gauche », le « cercle Vázquez de Mella », de tendance carliste, le « cercle des amis de Ramiro Ledesma », phalangiste de la premiére heure, réunissent des hommes dont le goút du complot en demi-teinte ne saurait se satisfaire des pales philippiques qui s´échangent depuis deux ans aux Cortés.

Les « réunions de capitaines »

Faire état de « complot » á propos des réunions discrétes de capitaines qui se sont multipliées dans toute l´Espagne d´aoüt a aujourd´hui est peut-étre excessif. Mais une personnalité madriléne, qui a toujours été parfaitement informée du dessous des cartes, n´hésite pas à parler d´ « associations secretes de jeunes officiers ».

II ne s´est agí, tout d´abord, que de réunions amicales entre officiers du méme age. L´affaíre Matesa et ses implications polítíques ont constitué un théme de débat essentíel. Le découvert est d´importance : 10 milliards de pesetas, soit 800 millions de francs français, de crédits publics á l´exportation ont été en partie détournés par le directeur de Matesa, M. Juan Vila Reyes, dont les liens amicaux avec les dirigeants ont été reveles. Trois anciens ministres ont deja été impliques par les Cortés et la Cour supremo. D´au-

tres, actuellement en service, risquent de subir le méme sort. On ne saurait done s´étonner que de jeunes militaires, pauvres et exigeants s´irritent de découvrir cet abime. On ne préte qu´aux riches : d´autres rumeurs courent à Madrid et dans la province. On entend parler de compromissions ministérielles encoré plus enormes, de l´achat de journaux en sous-main, d´ « enveloppes » remises presque ouvertement.

Vrales ou fausses, ces allégations trouvent quelque crédit auprés de l´homme de la rué aprés l´affaire Matesa.

Les « réunions de capitaines » prennent une telle ampleur qu´elles ne restent pas longtemps Ignorées des capitalnes-généraux et de tous ceux, civils ou militaires, qui ont gardé le « coeur gros » de ce remaniement ministerial d´octobre 1969, gráce auquel est arrivée au pouvoir une equipe que les Espagnols eux-mémes, par un soifcí excessif de simplificaron, qualifíent de « technocrates de /´Opus Dei ».

« il est sür, precise la personnalité madriléne deja citée, que les anciens ministres phalangistes ou indépendants, évincés depuis dix ans, sont tres vite devenus les alliés politiques de ces militaires en colére. lis ont soufflé sur le feu, trop heureux de preparar une revanche qui paraissait improbable l´année derniére... » Alors que les " associations secretes " regroupent, selon des indications concordantes, de cinq á six mille officiers, la « vieille garde » tente une premiére fois de monopoliser à son profit exclusif citte vague de fond.

Le general Camilo Alonso Vega, ancien ministre de l´intérieur, aualt, selon notre Interlocuteur, «falt tes offres de services aux capitalies mécontents ". Vieux compagnan d´armes de Franco et tres lié a la famille de la femme du Caudilo, Mme Carmen de Polo, monarchiste, Don Camilo a laissé au ministere de l´intérieur le souvenir d´un homme tres dur II appartenait depuis dix ans, avec le general Franco et l´aniral Carrero Blanco, au «triumvirat» des militaires consideres comme particuliérement intransigeants au sein du gouvernement. Evincé brs du remaniement d´octobre 1969 à cause de son age (iI est né en 1889), Don Camilo a été nommé capitaine-général, et a, de ce fait, accede au conseil du royaume.

Une revisión des fortunes ?

Galicien comme Franco, ancien combattant de la legión étrangére au Maroc espagnol, conspirateur avant le soulévement de juillet 1936 et general vainqueur sur le front de Brunette pendant la guerre civile, hiérarque du régime depuis 1939, qualifié par les biographes officiels de «symbole de la forcé au cours des douze dernléres années et de chet d´une des pólices les plus efficaces du monde», qui done, mieux que Don Camilo, cheveux tout blancs et visage plein, pourrait représenter la « vieille garde » ? Et pourtant, les officiers mécontents osent lui diré catégoriquement non...

lis osent bien davantage. Un incident va faire éclater aü grand jour ce qui n´était encoré que parlotes de popotes et « tertulias » de salons. Un capitaine est pris dans une manifestation d´étudiants prés de la Cité universitaire de Madrid. iI est hué, Insulté. On lui arrache ses galons. Ses chefs le londamnent aux arrets pour « ne pas avoir tait usage de son arme». Ses camarades explosent... En 1969, un amiral, également molesté dans une manifestation d´étudiants, s´était precipité, furieux, chez l´amiral Carrero Blanco. Le lendemain, l´état d´exception était proclamé pour trois mois en Espagne. En décembre 1970, alors que Burgos provoque des remous dans le pays et que l´armée rechigne à assumer une responsabilité qu´elle n´a pas sollicitée, la premiére réaction vient de la base.

Dans les garnisons, les officiers, ulceres par «l´indecisión et la taíblesse des autorités », rédigent des pétltions, expriment leur solidarité a leur camarade «injustement puní» et au colonel Ordobas, président du conseil de guerre de Burgos, « calomnié en Espagne et a l´étranger». lis transmettent ces pétitions à leurs supérieurs, sans toujours respecter la stricte voie hiérarchique. Des généraux sont informes avant des commandants d´unité ou de rágiment. A Madrid, les hommes des blindes et les parachutistes sont les plus nerveux. Que veulent-ils ? Ríen de moins qu´un changement de gouvernement incluant le départ de l´amiral Carrero Blanco, vice-présidentdu gouvernement, et celui des «technocrates de l´Opus Dei». Tout en réaffirmant leur «loyauté a Franco, symbole de l´autorité de l´Etat et de l´unité de la nation », ils exigent, ce qui confirme l´origine profonde de la crise, «une grande rigueur administrativa » et « une revisión de toutes les fortunes acquises par les politiciens du régime depuls vingt ans». Le 14 décembre, rentrant de la chasse aux perdrix, Franco trouve au palals du Pardo les príncipaux capitaines - généraux d´Espagne : ceux de Burgos, de Barcelone, de Séville, de Madrid... Certains, comme les généraux Pérez Viñeta, García Valino, Garcia Rebull, sont connus pour leur attachement au régime et leurs sympathies phalangistes.

La revanche des "bleus"

Qualifiés de « bleus » par l´opinion parce qu´ils ont longtemps porté la chemise bleue des phalangistes dans les manifestations, ils avaient, jusqu´á sa mort en 1970, un chef de file prestigieux en la personne de rancien capitaine - general Augusti Muñoz Grandes, longtemps consideré comme le numero deux du régime et le véritable dauphin de Franco. Mais Muñoz Grandes, deja tres malade, a perdu avant de mourir sa derniére bátaille: celle qu´il menait avec ses amis phalangistes et syndicalistes contre l´irresistible montee des « hommes de l´Opus Dei».

Les « bleus », Muñoz Grandes, José Solis, ancien grand maitre des syndicats verticaux, José Antonio Girón, ministre pendant quinze ans (2), d´autres encoré, ont tenté, dans les derniers mois de 1969, de falre différer la nomination du prince Juan Carlos comme successeur designé du general Franco à la tete de l´Etat. Ils ont perdu, disposant pourtant de bonnes cartes.

C´est, á la surprise genérale, l´amiral Carrero Blanco qui l´a emporté auprés d´un Franco, sans doute vieillissant, mais que l´on croyait toujours soucieux de ne parattre donner l´avantage décisif à aucun clan sur l´autre. L´amiral, qui n´a jamáis quitté l´ombre de Franco, a une double face. Militaire, il est de la « vieille garde ». Politicion, surgissant progressivement de la pénombre où il paraissait s´étre longtemps complu, ses sympathies personneiles pour les jeunes ministres de l´Opus Dei, alliant le «spirituel et l´efficacité », sont manifestes. II n´est pas douteux, aux yeux des « bleus - et des phalangistes, que l´amlral Carrero Blanco, nommé vice-président et exercant en fait les fonctions de chef de gouvernement, a donné un sérieux «coup de pouce » pour obtenir la nomination de Juan Carlos et la formation d´une equipe plus « homogéne » et acquise à cette « formule d´une monarchie cautionnant et approuvant la tendance actuelle ».

Si un certaín nombre de capitaines-généraux demeurent sans doute particuliérement sensibles au role joué par l´équipe Carrero Blanco, d´autres déplorent le « climat de trouble » qui se développe dans le pays. Le procés de Burgos ne cree pas à proprement parler de divisions dans l´armée. II exacerbe des griefs convergents. Dans le Pays basque, la gréve, au debut de décembre, a été suivie par une large fraction de la population, notamment dans la región de Saínt-Sébastien. Des manifestations contre Burgos se multiplient dans d´autres provinces et méme en Andalousie, réputée plus palslble. A Madrid, des commandos

d´étudiants déferient daña les rues du centre en criant: « Liberté I Liberté I » lis cassent des vitres, s´attaquent aux voitures, perturbent la circulation et disparaissent rapidement. A Barcelone, la pólice armée n´intervient que mollement contre des milliers de manifestants qui viennent hurler jusque sur la place de Catalogne et briser les vitrinas de boutiques de luxe de la rue Tuset, la plus « in » de la capitale catalane. C´est, dít-on, que le ministre de l´intérieur, M. Thomas Caricano Goni, est « Catalán de cosur », bien que né à Pampelune. II aurait donné des « consignes de modération » à la pólice armée.

Le general Franco est-il totalement informé le 14 décembre de l´ampleur du malaise dans l´armée et de la crise politique qui se développe ? Ce n´est pas certain. Le Caudillo beneficie, au sein du régime et dans l´opinion, d´un prestige Incontestable. On ne l´approche qu´avec le plus grand respect. On murmure qu´il luí arríve d´avoir des « passages à vide » qui ont parfois contraint des opérateurs de la televisión espagnole à recommencer plusieurs fols leurs séquences pendant les discours enregistrés. Mals, c´est un fait: le chef de l´Etat échappe totalement aux accusations, directes ou sourdes, portees contre un gouvernement qu´il a pourtant cautionné de son autorlté. Personne n´oseralt l´associer aux rumeurs sur la corruption administrative. Les photos officielles montrent les plus grands généraux d´Espagne alignés au garde-á-vous devant le Caudillo lors des audiences militaires au Pardo.

Le 14 décembre, à 20 heures, un conseil des ministres extraordinaire (c´est sans doute la premiére fois depuis la guerre civile qu´il se réunit à cette heure-lá et dans de telles conditlons) decrete la suspensión de l´article 18 du « fuero » pendant six mois sur l´ensemble du territoire. C´est moins que la proclamation de l´état d´exception. On peut croire, en Espagne et á l´étranger, que les pleins pouvoirs accordés à la pólice tendent à stopper les manifestations contre le procés de Burgos. II s´agit aussl d´autre chose...

 

< Volver