Autor: Vanhecke, Charles. 
   Le procès de Burgos  :   
 Le renouveau du nationalisme basque. 
 Le Monde.    16/12/1970.  Páginas: 1. Párrafos: 21. 

LE PROCES DE BURGOS

Le renouveau du nationalisme basque.

A Hernani, les boulangers n´avalent pas fait le pain. A Pasajes, prés de Saint-Sébastien, les dockers — corooration peu politisée — avaient paralysé les ports de peche et de commerce. Un peu partout, dans la province de Guipúzcoa, des débits de tabac, pourtant concedes par l´Etat á des veuves de militaires ou á des pensionnés, étalent fermés. Notre interlocuteur, un responsable du parti nationaliste basque, qui avait été á l´origine du mouvement (1), en concluí : - Pour nous, la gréve a été un plebiscite. Les trols quarts de la populatiion ont dit, en pleine répression : « Je suis " basque I »

- Je suis basque I » Trente-six ans aprés l´éphémére tépublique autónomo d´Euzkadi, íe sentiment national semble s´étre réveilló la semaine passée de fagon spectaculalre. En fait, voici des années que les Basques des provinces maritimes (Guipúzcoa, Biscaye) ont retrouvé certaines de leurs libertes, arrachées á un Etat durement centralisateur, et qui ne leur a jamáis pardonné d´avoir combattu dans les rangs républicains pendant la guerre civile : on peut parler aujourd´hul l´euskera (langue basque), l´écrire, l´enseigner méme, du moins dans les associations culturelles ou confessionnelles tolérées par Madrid.

Pourtant, le Pays basque présente encoré ce visage douloureux derriére des barreaux que t´ETA, l´organisation séparatiste, a gravé sur les images de catéchisme destinées á sa propagande. Le probléme n´est pas seulement cullurel, il est politique. Toutes les libertes sont révendiquées désormais. Ce sont des Basques" qui ont fait gréve dans les vallées « savoyardes » du Guipúzcoa, ou dans les petites villes industrielles qui égrénent leur ciment et leurs turnees le long du littoral cantabrique. Mais, sur la rive gauche du Nervion, prés de Bilbao, oü les hauts fourneaux et les industries chimiques créent un « smog » permanent, le mouvement lancé par solldarité avec tes Basques da Burgos a été suivl par des hommes qui, pour la plupart, sont des Immigrés de la Meseta castillane ou de la rocaille andalouse

« Ce fuf une gréve... par émotion , nous ont dit. a Baracaldo et á Sestao. des militante (communistes) da commlsslons ouvriéres. • Beau s´insurgei contra te franqulsme », • nous ont precisé des prétres qui furent les premiers á annoncer, en chaire, que six peines de morí seralent requises á Burgos, ce que la presse espagnole avait caché.

L´évolution du parti traditíonnel

L´exigence des libertes publiques et la revendication nationale se sont mutuellement nourries. L´opposition au régime a finalement renforcé le « vieux partí nationaliste basque. Pourtant, dans les années 60, aprés la mort de José Antonio Aguirre, premier et seul président de la république d´Euzkadi, le P.N.V. (partido nacionalista vasco) avait connuune période de flottement. Certains, impelientes par son immobilisme, le tenaient pour moribond. « Les dirigeants n´avaient pas évolué. lis freinaient les initiatives de la jeunesse, dont ils craignaíent qu´elle ne se tourne veis le marxisme et perde tout sentiment national.

Deserté par ses militants, débordé sur sa gauche par l´activisme de l´ETA, le vieux parti consentit á se rajeunir. Il integra les jeunesses du parti groupées dans I´EGI (EuzkoGastedi) et renouvela l´an dernier les neuf dixiémes de ses «juntas municipales» et de ses conseils de province (le Pays basque espagnol compte quatre provinces : Guipúzcoa. Biscaya, Álava, Navarra).

Aujourd´hul l´ancien parti, d´inspiration démocrate chrétienne, a perdu tout caractére confessionnel. II se reclame d´un socialisme « humaniste », comme un de ses responsables nous l´a dit sommairement : «Nous sommes contre le líbéralisme, qui, en Espagne, a été centraliste et monopoliste. Mais nous restons partísans de l´initiative prives et d´une iustice sociale assurée par l´impót. »

Surtout, le parti ne rejette plus absolument l´usage de la violence. Sans doute nombre de ses militants pensent-ils encoré que le recours aux armes conduiralt le peuple basque au «suicide», mais lis ne le réprouvent plus chez les autres. Les jeunes de I´EGI sont favorables a des attentats contra la « puissance occupante ou l´obligarchie régnante. II y a quelques années lis ont fait éclater une bombe sur le trajet du Tour cycliste d´Espagne afín d´en dénoncer l´organisateur, le journal Correo español, jugé odieusement antibasque. Le parti nationaliste reste malgré tout prisonnier de ce que certains appellent une «fiction institutionnelle et d´autres un « sacrifice délibérément consentí» : ses militants contribuent largement á faire vivre un gouvernement basque en exil — image d´une légitimité acquise en 1936 au suffrage universal.

L´ETA, pour sa part, ne songerait sans doute pas á confler aux urnes le choix d´une Indépendance politique, puisqu´elle tente deja de l´lmposer par la guérilla. Des ses premieres années, en 1960, le mouvement, fondé par une trentaine de jeunes díssidents du parti nationaliste, a revendiqué et pratiqué la violence comme moyen de propager la cause nationale, S´íl n´ambitionne pas une impossible victoire militaire sur le franquisme, il se refere á l´Algérie, oü deux de ses fondateurs, Julián Madariaga et Ignacio Irigaray, se sont longtemps refugies, pour affirmer qu´une révolutlon peut triompher, en affaiblissant les bases sociopolitiques de ses adversaires.

Les quatre «fronts» de CETA

La premiére tentative de l´ETA, en 1961 — faire dérailler un train transportant des anciens combattants carlistes, — déclencha une telle répression qu´il luí fallut trois ans pour s´en remettre. Puis, peu á peu, l´organisation se donna des structures solides, mais aujourd´hui connues de la pólice, si bien qu´elle songe á en changer.

Quatre fronts ont été crees. Le front politique enseigne aux militants l´histoire du peuple basque, ainsi que les différents socialismes (« marxiste et humaniste , nous a precisé un de ses dirigeants). Le front socio-économique recueille les cotisations des adhérents (un jour de salaire par mois) ou les dons des sympathisants. « Nous n´attaquons les tanques qu´en cas d´urgence, quand nous avons besoin d´armes, par exemple. Nous considérons en effet qu´une organisation au service du peuple doit vivre par le peuple.

Le front culturle apprend l´euskera a seure des separatistes qui l´ignorant.

(la pratiqué du, basque est obligatoire au sein de I´ETA). II finance des associations — légales — qui s´efforcent de populariser la littérature ef le folklore basques. II participe á ce que les nationalistes traditionnels, aussi bien que les activistes, appellent I´ alphabétisaíion » d´Euzkadi : c´est-á-dire l´enseignement du basque dans les écoles (ikastolas) Improvisées dans certaines localités.

Le front militaire, lors de stages d´entraínement dans les Pyrénées, apprend aux « activistes » le combat de rué, l´usage d´une mitraillette ou dt plástic, í´orientation en montagne. II acheté ses armes au marché norr, notamment en Belgique (2). Ses hommes, á la base, sont formes en irurkos (trios), commandos qui ne se connafssent pas entre eux. L´organisation, pyramídale, aboutit au hieralde (province). Le Pays basque, français et espagnol, est divisé en six hieraldes. Leurs chefs (hieraldes-burus) forment un comité exécutif qui recoit ses directives d´un Biltzar Ttípia (petite assemblée), composé des dirigeants du mouvement. Le Biltzar Nagusia (assemblée genérale) se réunit tous les deux ou trois ans pour élaborer la politique de I´ETA. qul appelle liberados (hommes liberes) ses agents les plus actifs. Ceuxci, qui vivent en Espagne sous une « couveríure » quelconque, et qui sont armes, organisent les opérations. Plusieurs des accusés de Burgos étaient des liberados.

Les scissions « marxistes »

Depuis sa création, I´ETA n´a cessé de connaítre, et d affronter, la tentation marxiste. Plusieurs de ses dirigeants, inscrits au parti communiste espagnol, se sont declares des le debut partisans d´une unité d´action avev l´organisation de M. Santiago Carrillo. Les «natíonalistes» ont toujours rejeté une telle alliance, car ils sa méfient d´un systéme — le communisme — dont le centralismo ef la réticence á l´égard des nationalismes ou des régionalismes sont bien connus. Une premiére scission eut lieu en 1967 entre les «nationalistes» et ceux qu´ils appellent les « espagnolistes . lesquels fondérent l´ETA-Berri (nouveau), avant de se fondre, en partie tout au moins, au sein du P.C. espagnol.

La derniére scission, en aoüt 1970, fut la plus importante. Deux mouvements se reclament désormais du mérne sigle : les « nationalistes », menés par M. Juan José Echave, qui vit en France, semblent avoir entrainé une grande partie des « militaires » et des « culturéis ». Ils sont surtout implantes en Guipúzcoa.

Les marxistes », conduits par M. José María Escubi, qui habite la Belgique, ont avec eux les «politiques - et sont influents en Biscaye et parmi les emigres.

Le débat qui les oppose, et qui a atteint un niveau théorique elevé dans le Journal Zutík (Debout) de I´ETA nationaliste, repose tout ontier sur l´ldée de nation. Les Basques forment-ils une nation ? Certains de nos interlocuteurs de Guipúzcoa nous ont parlé de « race basque », de « valeurs biologiques naturelles », de l´orgueil qu´il y a á parler una langue singuliére et á constituer en quelque sorte un • mystére « historique — sentiment fortifié par un niveau de vie nettement plus elevé que dans le reste de l´Espagne.

Y a-t-íl une nation basque ?

Les nationalistes, moins rudimentaires dans l´analyse, fondent leur sentiment ethnique sur les notions de «communauté psychique • et d´ « unité culturelle ». Aux marxistes qui leur partent d´une « nationalité basque » englobée dans la • nation • espagnole sulvant le modele soviétique, ils opposent une « nation » basque opprimée par I´ Etat » espagnol, lequel s´est développé á partir de la suprématie caslillane, comme la France á partir de l´lle-de-France, el le RoyaumeUni de l´Angleterre.

Pour les - patrióles », II n´y a pas un - nationalisme » qui serait réactionnaire et un autre qui serait « révolutionnaire » : le « social-impérialisme » du premier Etat socialiste de l´histoire leur semble, á cet égard, une demonstraron suffisante. lis rejettent la « conception mécaniste » qui consiste a diré, comme le font les marxistes de I´ETA, que l´instauralion du socialisme en Espagne permettra de résoudre le probléme basque. « On a dit la méme chose il y a cinquante ans á la Géorgie et aux Etats balies, écrivent-ils. Et ils attendent toujours...

Aussi ne pensent-ils pas, comme le proposent leurs adversaíres, que «la premiére tache soit de détruire l´appareil d´Etat espagnol ». Ils estiment, au contraire, que le probléme basque doit étre résolu en Euzkadi, oü les conditions de la révolution sont mures, alors qu´elles ne le sont pas, selon eux, en Espagne.

Tandis que I´ETA marxiste designe comme premier adversaire le capitaliemo oppresseur, et propose, pour le renverser, l´ailiance de toutes les forces révolutionnaires espagnoles (y compris celles des Basques), I´ETA nationaliste, repliée sur son idee nationale. entend se débarrasser d´abord de «/´occupant espagnol , le proletariat espagnol lui paraissant participer autant que la bourgeoisie a son oppression.

C´est pourquoi les nationalistes de I´ETA se sentent tres proches des autres mouvements basques, tant du cote français (Embata) que du cote espagnol (EGI, Aide patriotique basque, etc.). Leur ambition est de former un « front national » et d´utiliser toutes tes méthodes de pression, y compris les rapts de diplomates étrangers.

CHARLES VANHECKE.

(Vendredi 11 décembre.)

(1) Le mot d´ordre de gréve a été lancé le 19 octubre par le gouvernement d´Euzkadi, la Junte de résistance, le partí nationaliste basque, l´Alliance nationaliste, le parti socialiste (P.S.O.E.), et l´Alliance syndicale .(U.G.T. socialiste, Solidarité des travailleurs basques, C.N.T. anarchiste).

(2) Cf. La Révolte des Basques, par Jean-Pierre Mogui. Ed. Jérome Martineau.

 

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