Autor: Niedergang, Marcel. 
   Les intellectuels catalans ont lancé un veritable défi au regime franquiste     
 
 Le Monde.     Páginas: 1. Párrafos: 8. 

Les intellectuels catalans ont lancé un véritable défi au régime franquista

Barcelone, — Le document de Montserrat, définitivement mis au point et approuvé le 15 décembre á Barcelone, est un défi sans precedent de l´elite intellectuelle de Catalogne au régime franquiste. Preparé le dimanche 13 par quelque trois cents personnalités des plus connues du Gotha catalán, artistes, chanteurs, peintres, écrivains, architectes, éditeurs, qui s´étaient symboliquement enfermes depuis la veille dans le monastére « contestataire » de Montserrat, ce texte approuvé les revendications du peuple basque, demande l´abolition de la peine de mort et reclame la formation d´un « Etat authentiquement populaire garantissant l´exercice des libertes demócratiques et des droits des peuples et des nations qui forment l´Etat espagnol.

Ces revendications pourront paraitre banales au-delá des Pyrénées Exprimées Ici, alors que les forces de pólice ont désormais le feu vert pour arréter, interroger et maintenir en prison n´importe quel citoyen espagnol sans en référer aux autorités judiciaires, elles expriment un courage et un souci de témoignage qui commencent d´ailleurs á troubler certains des signataires. En fait, le document de Montserrat n´engage pas seulement les intellectuels les plus prestigieux d´une Catalogne qui, pour la premiere fois depuis trente ans, se mobilise en méme temps qu´une autre province dont les motivalions « regionalistes » peuvent paraitre bien différentes.

II implique á court terme une prise de position de toute la bourgeoisie catalane, et incite les « classes dirigeantes », de Madrid et d´autres provinces, á sortir également du silence.

Le comité directeur du Collége des architectes de la Catalogne a, en effet, decide, le 15, de remettre collectivement sa démission si le tribuna! militaire de Burgos devait prononcer les peines de mort requises par le procureur. Les architedes catalans, qui sont depuis longtemps á la pointe de la revendication en faveur des fibertés, ont demandé aux autres ordres constitués, médecins, avocáts, etc. d´adopter la méme position. lIs esperent, et ils semblent avoir de bonnes raisons d´etre optimistes, etre imites dans d´autre villes importantes d´Espagne.

II ne s´agil donc plus seulement, pour le gouvernement de Madrid, d´affronter les manifestations plus ou moins virulentes des étudiants gauchistes, fils et filies d´une bourgeoisie matériellement comblée, ou les gréves organisées tant bien que mal par des commissions ouvriéres étroitement surveillées. il s´agit de faire face au désaveu exprimé, tacite ou prudent, d´une grande partie des véritables cadres professionnels de la natíon.

De notre envoyé spécial MARCEL NIEDERGANG

Flottement des autorités

Voila peut-étre, á l´heure oü toute l´Espagne est troublée dans ses profondeurs par le proces de Burgos, qui explique pourquoi les autorités sont embarrassées pour exercer la répression. La violence verbale qui s´est manifestée ces derniers jours dans les milieux offíciels ne doit pas faire iIlusión. On devine, á de múltiples Índices, un flottement évident des autorités. Certes, une grande partie de la presse espagnole a retrouvé un ton polémique, un peu cubilé depuis quatre ans. Des ministres comme celui de la justice, des officiers supérieurs, parlent haut et fort. C´est ainsi que le capitaine general Pérez Viñeta, gouverneur militaire de la Catalogne, a fait allusion le 12 à la nécessité d´une « nouvelle croisade ». La televisión, qui refléte les désirs du gouvernement, développe le theme du « complot international » et veul expliquer le malaise actuel par les « alfaques delirantes de la presse étrangére . Cette campagne d´explications n´est d´ailleurs pas sans porter de fruits: le nationalisme foncier du peuple, de la petite bourgeoisie, est aisément irrité.

Mais les actions des forces de l´ordre ne sont pas à la mesure, du moins pas encoré, de cette exaspération officielle. L´état d´exception a été proclamé dans la seule province de Guipúzcoa, et non pas dans les trois provinces basques, comme cela avait été le cas en 1968, et comme le souhaitaient les ultras. De l´avis de nombreux Espagnols, la suspensión de I´article 18 du « Fuero «, pourtant annoncée aprés un conseiI des ministres tout à fait exceptionnel, n´est que l´une des mesures d´un état d´exception qu´ils ont deja vécu deux fois depuis trois ans. «Tout dépendra, disent-ils, de son application éventuelle, de l´ampleur des arrestatíons... –

A Barcelone, des manifestations breves mais vigoureuses ont lieu depuis dix jours, chaqué soir, avec pancartes, cris séditieux et parfois méme bris de vitrines. Chaqué fois, la pólice n´est intervenue que mollement ou pas du tout. Ceux qui ont participé au huís clos de Montserrat nous ont dit le trouble réel du commandant de la « guardia civil » envoyé pour les déloger. « Les autorités, précisent-ils. n´ont eu connaíssance de notre reunión que dimanche matin, alors que nous n´espérions méme pas parvenir jusqu´au monastére samedi midi...» Le gouverneur civil, puis le ministre de l´intérleur, ont formellement assuré Dom Cassia Just, abbé de Montserrat, qu´aucune sanction ne serait prise contre les «encerrados » (enfermes). A Tarrasa et á Sabadell, faubourgs industriéis de Barcelone, des cortéges de manifestants ont, mardi soir encoré, parcouru les rúes sans- étre róellement inquietes par les policiers.

« Nous ne pensions pas que ce serait si facile »

Ces « hésitations » inhabituelles obéissent-elle à des consignes ou bien reflétent-elles une mauvaise transmission des instructions ou simplement une indecisión profonde? On le saura mieux, sans doute, aprés la manifestation festation annoncée par tracts et prévue place de Catalogne. Elles n´empéchent pas certains signataires parmi les plus connus du document de Montserrat de redouter dans un premier temps de fortes arriendes de 100000 pesetas «par barbe» (par tete) et des arrestations dans un second temps. Les plus vises sont: les peintres Joan Miro et Antonio Tapies (le premier, age de soixantedix-sept ans, souffrant du cceur, devait regagne; sa retraite habítuelle de Majorque des le 16 décembre) ; les chanteurs à la mode Joan Manuel Serrat et Raimon ; l´actrice un peu « parisienne » Nuria Espert; les écrivains de renom international Ana-Maria Matute, qui vit à Sitgés. Terenci Noix. qui a obtenu la prix José Pla, Josep-Maria Castellet. également éditaur la poétesse Ana Noix; le doyen du collége des architectes José-Maria Fargas; l´architecte Oriol Bohigas, qui a signé quelques-unes des plus belles résídences de Barcelone; l´éditeur Jordi Carbonelle, directeur de l´importante encyclopédie catalane; le professeur de philosophie Manoel Sacristain, premier professeur d´université à avoir été, en 1963, chassé de sa chaire en Espagne...

Ceux et celles que nous avons pu rencontrer le 15 au soir, à Barcelone, nous ont conté leur aventure avec un mélange de fierté, d´étonnement et de crainte dissimulée. « L´idée de nous reunir à Montserrat, de faire quelque chose de spectaculaire contre le procés de Burgos, est née dans les milieux d´artistes et de cinema. Tout a été tres vite. Les amis rassemblés, prévenus à la hale par téléphone, nous sommes allés, par petits groupes, jusqu´au monastére qui domine la vallée. Nous ne pensions pas que ce serait si facile. Les religieux nous ont tres bien reçus: « Nous sommes avec vous de tout cceur, ont-its" dit. II faut faire quelque chose. » Nous avions dolé l´intention, avant de partir, de nous ísoler tá-bas pour rédiger ce document de protestation. Nous avons designé une commi´ssion chargéa de préparer un avantproiet. La nuit n´a pas été tres confortable, car la place est limitée a Montserrat. Le dimanche, avant le déjeuner, le premier projet de texte était prét. C´est alors que la pólice a commencé de bloquer les routes d´accés et le tuniculaire. L´aprésmidi du dimanche s´est passé tranquillement à voter les quelque soixante amendements proposés par les uns et les autres au texte initial.

» Le lundi, la guardia civil, dont les renforts arrivaient par camions, a investí complétemenl Montserrat. Le chet du détachement a fait savoir à Dom Cassia Just qu´il avait recu l´ordre de pénétrerí dans les bátiments et de nous déloger par la forcé. Mais notre but était atteint: rédiger en commun un texte de protestation solennelie. En outre, le monastére risquait de manquer de vivres dans le cas d´un siége prolongé, et il y a une cinquantaine de jeunes seminaristas à Montserrat. Nous nous sommes alors massés prés de la porte pour éviter que des déprédations inútiles ne soient commises, et nous sommes partís aprés avoír decliné notre identité. De notre point de vue, l´operation est un succés complet. Nous verrons bien la suite...

(Jeudi 17 décembre.)

 

< Volver