Autor: Duverger, Maurice. 
 La visite de M. Defferre à Madrid. 
 Violence et démocratie     
 
 Le Monde.    30/07/1981.  Páginas: 1. Párrafos: 8. 

La visite de M. Defferre á Madrid

M. Defferre est arrivé, mercredi 29 juillet, á Madrid, pour rencontrer M. Rosón, ministre espagnol de l´intérieur. Cette visite, prévue le 21 juillet, avait até reportée á la demande des autorités espagnoles aprés les déclarations de M Defferre au « Nouvel Observateur » sur les militants basques. La rencontre s´engage done dans un climat pesant. Paradoxalement, la question des extraditions ne sera pourtant pas évoquée. En revanche, c´est te théme de la collaboration entre la France et l´Espagne dans * la lutte contre la subversión » qui doit étre au centre des pourparlers.

Violence et démocratie

par MAURICE DUVERGER

Héritiére des révolutions de 1789 et de 1848, la gauche française incline á soutenir quiconque se révolte contre les pouvoirs établis. Elle ne peut se déprendre d´une certaine sympathie pour le recours á la violence politique, meme quand elle le réprouve. Gastón Defferre a bien exprimé ce sentiment á propos des militants de l´ETA. Comment les résistants qu´on voulait déshonorer en les quallfiant de terroristes pourraient - lis s´empécher de considérer d´abord tout terroriste comme un résistant ? Qui ne souffre aujourd´hui en mesurant oú l´excés contraire a porté un homme pourtant passioané de justice : Albert Camus, écrivant a propos du P.L.N. algérien : « Ce terrorisme est un crime qu´on ne peut ni excuser ni laisser se développer. »

Mais qui contesterait l´application de ce jugement á l´attentat de la rué Copernic, ou á la tuerie de la gare de Bologne dont les autorités de la ville et de la región invitent á célébrer l´anniversaire par une reflexión sur le fascisme ? En l´occurrence, celui-ci tient-li á la nature de l´entreprise ou á la qualité de ses auteurs ? L´une et l´autre sont concernées. II est des armes qu´on n´a jamáis le droit d´employer méme pour les meílleures causes. La torture, par exemple ; aussi la violence aveugle qui cherche moins a frapper des coupables ou des combattants qu´á semer l´épouvante en massacrant des foules d´innocents ou de civils. Ces moyens restent fascistes par essence, quels que soient leur fin proclamée et l´idéal de ceux qui les emploíent. II ne peut étre oublié cependant, puisque notre Constitution s´y refere en prescrivant dans le préambule de 1946, toujours en vigueur, que « tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d´asile sur les territoires de la République ». Ce droit est done dénié aux persécutés pour des actions préjudiciables á la liberté.

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Ne confondons pas l´octroi de l´asile et le refus de l´extradition. Entre le sbatut de refugié et la livraison de l´inculpé á son gouvernement, on dispose de toute une gamme de solutions. Toutes reposent sur une méme idee : que une violence reprehensible en elleméme devient acceptable, voire louable, quand elle se dresse contre l´oppression. En face de celle-ci, la résistance est pour l´indívidu « le plus sacre des droits et le plus indispensable des devoirs », comme l´insurrection l´est « pour le peuple et pour chaqué portion du peuple », aux termes de la Constitution de 1793. Bien entendu, des considérations de réalisme politique peuvent conduire á interpréter le principe de facón souple. Mais un gouvernement de gauche ne saurait l´écarter sans se renier.

Semblablee par la violence employée, la résistance et le terrorisme différent par le régime qui les subit. La résietance caractérise les Etats de dictature, oü l´opposition ne dispose pas d´autres moyens d´agír : sa violence répond á celle de la tyrannie. Le terrorisme concerne les Etats démocratiques, oü l´opposition peut s´exprimer par des procédures ´égales pour convaincre la majorité des citoyens, de que dépend la dévolution et le changement du pouvoir supréme.

Certes, la balance n´est jamáis égale entre ses détenteurs et leurs cóntestataires, qui souffrent aussi de handicaps tenant á la puiesance de l´argent, au conformisme

des medias, á l´empríse des traditions. Mais ees obstacles ne sont pas infranchissables. Malgré son imperfection, le régime pluraliste reste infiniment supérieur á tous les autres, y compris á ceux qui le remplaceraient s´il était détruit par la violence de groupuscules. Dans une démocratie d´Occident, elle prend un caractére fasciste, méme quand ses auteurs sont inspires par une idéologie radioalement contraire. Car le fascisme repose d´abord sur l´idée qu´une élite restreinte est seule capable de comprendre ´.es véritables intéréts de la collectivité et de les imposer contre l´incapacité de masses aveugles. Les textes des Brigades rouges ou de la bande & Baader sont révélateurs d´une sorté de despotisme éclairé, tentatíon permanente des semi-intellectuels enivrés par l´orgueil de savoir plus que les autres. Mais le terrorisme apparait ausei comme le signe du désarroi d´une jeunesse sans espoir dans un monde satis ame, dónt toutes Íes issues paraissent verrouillées.

La pureté des intentions n´est pas contestable, ni l´abime oü elles conduisent. On ne s´habitue pas innocemment á tuer : les confessions d´anciens activistes italiens le révélent de facón bouleversante. Nul ne peut rester froid devant le drame d´hommes enchaínés peu a peu par les démons qu´ils cherchaient á détruire. Mais comment accepter cette bouffonnerie sanglante : alors que la plupart des nations d´Occident ont supprimé la peine de mort et que la nótre s´appréte a les suivre, voici que de prétendus révolutionnaires s´arrogent le droit de l´appliquer au nom d´un peuple qui les rejétte, sans la risquer eux-mémes.

une telle frénésie met en péril la démocratie, régime toujours fragüe parce qu´il eontrecarre l´ordre naturel. La liberté et l´égalité ne peuvent se développer ét se maintenir que par une action constante contre l´entropie qui tend a rétablir la loi de la jungle. Le terrorisme repousse vers elle. U en est une résurgence. Ce n´est point par hasard

s´il se développe surtout en Allemagne, en Italie, au Japón, en Espagne, toue pays de pluralisme récent oü, les comportements de la dictature demeurent enfouis dans l´inconscient. La reproduction du modele culturel envahit ceux-lá mémes qui la dénoncent. Mais il arrive que leur violence trouve parfois des excuses dans les séquelles du régime dispara qui entachent son suocesseur. Tel est le noeud du probléme des militante basques incarcérés en Prance.

Plus profonde que celle de nos autonomistes bretons ou corsés, des baadéristes allemands ou des brlgadistes italiens, leur emprise populaire peut faire hésiter sur leur caractére de résistants. Mais ils agissent au sein d´une communauté qui dispose d´un exécutif autonome, d´une assemblée élue au suffrage universal et du droit de propager toutes les opinions. Leurs atiéntate risquent de détruire la jeune démocratie de Madrid. Tout cela conduirait á l´extradition des inculpes sur qui pésent de sérieuses charges de meurtres, si l´on était assuré que leur pays garantirait alors une justice équitable. Mais comment l´étre, quand on le voit menacé d´une dictature militaire qui serait certainement impitoyable pour les hommes de l´ETA, et quand ils risquent d´ores et deja le sort de leur camarade mort sous les tortures de la pólice, voici quelques mols ? Nul terrorisme, méme le plus injustifiable, ne peut rendre admissible une telle répression, méme si tout terrorisme menacé trop la liberté dans les régimes qui la pratiquent pour qu´aucun n´ait le droit de se montrer indulgent a son égard.

 

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