Autor: Calvo Serer, Rafael. 
   Juan Carlos après son père?     
 
 Le Monde.    29/01/1974.  Páginas: 1. Párrafos: 10. 

Juan Carlos aprés son pére ?

Par RAFAEL CALVO SERER

LA nomination de M, Carlos Arias Navarro comme nouveau pré-siásnt du gouvernemenf espagnol aprés la morí de l´am´iial Carrero Blanco ouvre un nouveau chapitre de fhistoire politique en Espagne, celui de la véritable liquidation du franquisme. Car l´amiral, qui comprenait ce concepf a la fois comme idéologie et méthode de gouvernement, atait détruit les possibilités de ses possiWes successeurs en mefíant íes « fechnocrafes » ó l´écart sans avoir eu le temps de conso/íder le néo-franquisme phatangiste. La lutte entre les différentes fuctioas au seín du régime débouche íinalement sur un gauvernement composé de fianquisfes sans ¡déologie. Cela cree une nouvetle situation : aprés´ ís -d/sporifion de l´amiral Carrero Blanco, partisan d´ua conti-nuísme autor/taire et sans nuance, le prince Juan Carlos apparaít au-jourd´hui au centre du vrai probléme. L´alternative est la suivante : ouverture démoctatique ou maintien de la díctaiure.

Trais tiommes avoicnt imposé la nomination du prince Juan Carlos comme successeur a titre de roí a la tete de /´fíat : Franco ef les capi-taines généraux Alonso Vega eí Carrero Blanco. Tous íes trois étaiertt resalas a perpétuer le régime sur une base aníidémocratique et anti-libérate, en instaurant une manare/lie maintenue de forcé. Lo d´tsparition de Carrero Blanco et a"Alonso Vega et I´age du Caudillo ríe la´/ssent, au/ourd´hui, d´aufre appui politique direct au prince que ce/ui d´une administraron bureaucratíque passíve.

L´insuffisance de cette base politique est sí evidente que des per-sonnalités du régime demandent á Don Juan de Baurbon, comte de Barcelone, héritier du roí Alphonse XIII et pére du prínce Juan Carlos, de renoncer a ses dro/ts historiques en latear du successeur designé de Franco. Selon eux, Don Juan devrait par ce geste renforcer la position du prince en luí accordant í´autor\té de la légitim´ité traditionnetle ou dfnastique dont ¡I est le réritable détenteur.

CETTE légitimité histortque que les franquistes réclament pour Juan Carlos n´a évidemment aucun rapport avec la légitimité démocratique que luí donnerait un plebiscite ou un referendum Ubre, [lie corresypond au consensos general sur la personne du roí qui doii representar la communauté ei la continuité nationale. Mais ees « recommandaíions » e´manenf de milieux intéressés et sans véritable visión politique. Si Don Juan de Bourbon les écoutait et renoncait o ses droits historiques sur la couronne d´Espagne en faveur de son fíls Juan Carlos, le prince ne renforceraif pas d´un seuí pouce la forcé politique dont il dispose aujourd´hui.

L´autorité d´un roí, qui ne peut étre, par principe, ni élu ni discute, ne peut évidemment dépsndre de la decisión imposée par un dictateur. En réconnaissant l´insuffisance de la légalité actuelle da prince pour le maintenir comme roí et en réclamant la légiiimité historique ou dynasf/que de son pére, les miüeux franquistei en question prétendent oublier le véritable « peché origine/ politique de la nomination du prince Juan Carlos, c´est-á-dire son origine dictatoriale. Les milieux franquistes souhaitent, en défíniíive, que Don Juan transmitís á son fils que/que cnose de personne/ et qui n´esf pos transmissfb/e : l´exercice personnet et indépendant de la fonction dynasiique.

Si Don Juan renongait á ce que luí seuí peut exercer, le prince Juan Carlos deyrait continuer á asseair son troné sur la forcé et la monar-chie, serait totalement incapable de résoudre le probtéme de la coexisfence nationale. Elle ne pourrait pos davaníage surmonfer les seque/íes de la guerra civile; or cela est bien la question-clé en Espagne aprés trente-cinq ans de franqu/sme.

II n´esf done pas question de tensión ou d´éventuelle maulé per-sonneí/e entre le prince et son pére. II ne s´agit pas davantage de querelle familiale ou méme dynasiique. II s´agit en réalité de résoudre la contradiction fondamentale entre une Espagne moderne, du point de vue lociaJ eí économique, eí une Espagne ancrée dans ¡e passé, du paint de vue politique. Une Espagne qui prétend perpétuer l´adminis-tration de l´Etat au bénéfice exclusif des vainqueurs de J939. C´esf oree peine ef surprise que ío majorité des Espagnols cnt entendu le jeudi 20 décembre, le président par intérim du gouvernemsnt déclarer: « Nous sommes disposés á oublier la guerre civile mais jamáis nous n´oublierons la victoirc. »

— Nf répuhlique ne pora/i pos davantage capable d´aider a résoudre I / ees contradictions. L´administration íranquíste, concue comme une t-^´ continuation de la guerre civile avec des moyens pofiífgues, o en effet détruit tovtes les bases des verfus chiques et de libertes sur lesquelles une répubíique devrait s´oppuyer. // ne conv/ení pos de chercher lo soluthn politíque dans l´alternative entre monarcnie et répubíique. Le vrai chofx est entre la continuation de la dictatura et la restauíation de la démocraíie.

Pour survivre, la dictature a ¿esoi´n de la monarcnie comme un paravení qui cacherait la présente réelle du dictateur : c´éfait la solut´ion souhaitée par Carrero Blanco. En reyanche, /´évolufion de la dictature vers la démocratie a besoin d´une inst´ttution monarchique réellement legitime. La véritable optíon est done entre une monarcnie camouflant une dictature technique et anón/me et une monarchie legitime qui insti-tutionnaliseraii une démocratie moderne en fspagne. De ce point de rae que vaut-iJ mieux pour FEspagne ? Que Don Juan legitime dvnastiquement par/ont le prince son fils ? Ou que ce/ui-ci remefte l´acf uelle légalíté a son pére ? La réponse est ctatre : le prince Juan Carlos, le moment vena, devrait laisier la place a son pére, le roí. Le prince ne saurait real/ser l´ourerture démocraííque sans rompre la loyauté jurée au Caudillo et au régime. II serait dans cette hypothése obandonné par ceux gui l´ont soutenu dans le régime sans pour autcnt gagner la confiance des masses populaires ni le soutien des secfeurs démocrafiques reprimes.

II est clair aujourd´hvi que le prince ne peut compfer sur la colla´ boratíon active d´aucun des secteurs de la coa/ilion politique au pouvoir depuis 1939, í.e jour de la morf de famiral, personne dans l´establish-ment Iranquiste n´a pensé au prince comme garant solide de la coníi-nuité. Le remaniement ministériel s´est fait en dehors de lui et les ministres de ¡´equipe precedente, qui semblaient avoir sa confiance personnelle, onf dispara.

T~\ ´AUTRE pan, l´évoluthn des dsrniéres onnées a sans aucun doute I J possible place l´Espagne dans le camp des démocraties occiden-tales. Elle dispose au/ourd´nuí des bases économ/ques eí sociales pour instaurer un régime démocratique. Elle doif aroir comme ob/ectií collectif la restauration des libertes d´inlormation, rfopinión, d´association politique et syndicate, garanties par une rentable indépendance de la ¡ustice. La situation iníernationale actuelle est favorable á cette évolu-tion. Pour cette issue, pour cette évolution du franquisme vers la démocratie, íes re/aíions entre le comte de Barcelone et le prince luán Carlos ofirent une possibilité dialectique qvi doit étre utilisée. C´est la´ seule facón d´éviter en fspagne une période de troubles et d´incertitudes, et peuí-étre de rio/enees, >jue personne ne souhaite. L´opposition démocratique aurait en la personne de Don Juan de Bombón la garantís de leurs libertes. Les forces conservatrices da régime seroient, d´autre part, assurées da maintien de l´ordre, inseparable de l´institution monarchíque.

S´H s´agit de trower une sotution nationale, un choix entre un « rot du régime » et un « roí de tous les Espagnols » ne peuf se poser que pour une infime minorité. Celle qui compte utiliser le prince, aprés Franco, pour le hénéfice de ses intéréts et de ses prhiléges. En revanche, la ¡ustification historique de ce qui peut paraitre un confüt entre le prince et son pére esf le réiablissement de l´ordre dynastique de la succession, qui uniroit la légalité du régime á la légitimité historique. Cela mettrait fin á la división entre vainqueurs et vaincus. En définitive, le prince Juan Carlos, qui ne peut renforcer sa posifion puisqa´H a été nommé par franco, o entre ses mains les moyens íui permefíant d´éfre un ¡our un vrai roí aprés son pére, Don Juan de Bourbon. Cette decisión devrait en dernier recours étre soumise au referendum des Espagnols.

 

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